Méthodologie Résumé/critique Théories narratives

Le petit guide de l’analyse structurale

lanalyse-structurale

Traditionnellement, l’analyse structurale était employée pour étudier des textes littéraires. Or, des auteurs comme André Neil, Anne Piret, Jean Nizet et Etienne Bourgeois, pour ne nommer que ceux-là, affirment que l’usage de l’analyse structurale a une portée potentielle bien plus grande. On peut, par exemple, l’utiliser pour étudier une publicité. Pour ce faire, on analysera l’aspect graphique (le texte) et l’aspect icônique (l’image, les formes, les couleurs).

Cet article, basé sur L’analyse structurale des textes : littérature-presse-publicité de Neil et sur L’analyse structurale : une méthode d’analyse de contenu pour les sciences humaines de Piret, Nizet et Bourgeois, énumère d’abord éléments essentiels à l’analyse structurale appliquée aux sciences humaines. Ensuite, les concepts fondamentaux de l’analyse structurale classique sont abordés. Puis, il est questions des étapes nécessaires à l’analyse structurale d’un slogan publicitaire (aspect graphique). Finalement, le schéma utilisé est ensuite repris et adapté pour étudier l’aspect icônique d’une publicité.

Les éléments essentiels à l’analyse structurale en sciences humaines

Matériau 1
« Celui qui va à l’école, il ne gagne rien. À ce moment-là, ça ne me plaisait pas fort. J’avais envie de gagner de l’argent. C’est pour ça que j’ai été travailler. »

Tiré de Piret, Nizet et Bougeois (1996), p.23, Matériau 6.

Matériau 2
« C’est un tourne-disque avec deux petits baffles. C’est pas une casserole, c’est un bon tourne-disque, mais qui n’est pas perfectionné du tout… Du moment qu’il rend la musique comme on voudrait l’entendre »

Tiré de Piret, Nizet et Bourgeois (1996), p.23, Matériau 24.

Matériau 3
« Il est bien connu qu’on n’écrit pas comme on parle et qu’on ne parle pas au téléphone comme en tête-à-tête »

Tiré de Piret, Nizet et Bourgeois (1996), p.43, Matériau 12.

Matériau 4
« Je rêve d’un cours de religion ouvert à toutes les récriminations des jeunes, basé sur la tolérance, la simplicité, mais éclairé à la lumière du Christ »

Tiré de Piret, Nizet et Bourgeois (1996), p.54, Matériau 32.

A. Les disjonctions

Une relation de disjonction est composée de l’axe sémantique (la catégorie de réalité à laquelle appartiennent les termes de la relation) et des termes qui s’opposent l’un à l’autre. Ces derniers correspondent à ce que Moscovici (1961) nomme le contenu informationnel. De manière générale, la relation de disjonction s’écrit comme suit :

Formule générale de la relation de disjonction

A et B sont les termes de la relation de disjonctions.
X est l’axe sémantique.

Il arrive qu’un élément soit implicite, ou non-manifesté. On l’écrira alors entre parenthèses afin de faire de l’énoncé en tant qu’hypothèse. En se référant au matériau 1 ci-dessus, voici un exemple d’une relation de disjonction dont l’axe sémantique est non-manifesté :

disjonction matériau 1

Pour pouvoir qualifier une relation de disjonction, les deux termes qui la composent doivent :

1. Respecter le postulat de binarité : ils s’opposent fondamentalement
2. Être homogènes : ils font partie du même axe sémantique
3. Être exhaustifs : la relation est uniquement composée de ces deux termes
4. Être exclusifs : il est impossible de les confondre

B. Les structures

Les structures unissent deux ou plusieurs disjonctions entre elles. Pour Piret, Nizet et Bourgeois, il existe trois types de structures.

1. La structure parallèle
Elle existe quand les termes des disjonctions sont liés par une double implication logique. Cette relation est transitive. Le matériau 2 peut être étudié à l’aide d’une structure parallèle :

Structure parallèle - disjonction matériau 1 (les activités contraintes)

2. La structure hiérarchisée
Nous sommes en présence d’une structure hiérarchisée si un terme d’une disjonction est l’axe d’une autre relation de disjonction. Dans le cas du matériau 3, « parler » est à la fois un terme inverse du premier niveau hiérarchique et l’axe sémantique du second.

structure hiérarchisée - disjonction matériau 3

3. La structure croisée
Cette structure permet d’énoncer quatre combinaisons de réalités fécondés (possibilités) issues du croisement de disjonctions, ou deux axes-mères. On doit rendre compte des réalités théoriquement possibles dans le raisonnement du locuteur et de leur nombre.

Structure croisée

On écrit les réalités fécondées et les axes-mères non-manifestés entre parenthèses et on hachure les zones exclues. Voici un exemple basé sur le matériau 4 :

Structure croisée matériau 4

Comment choisir la meilleure structure?

1. Consistance interne
La description retenue pour l’analyse structurale doit suivre les mêmes règles que celles des informations à organiser. Des disjonctions unies « membres à membres par des relations de double implication logique » (Piret, Nizet et Bourgeois, 1996, p.87) doivent être traitées dans une structure parallèle. Dans le cas ou des termes sont à la fois des inverses d’une disjonction et axe d’une autre, il faut employer la structure hiérarchisée. Si on repère des réalités fécondées issues d’une combinaison de disjonctions, la structure croisée est indiquée.

2. Stimulation heuristique
 Si le premier critère ne permet pas de déterminer la meilleure solution, on doit choisir celle qui a le potentiel de produire le plus d’hypothèses, la plus féconde.

3. Parcimonie
Si les deux premiers critères donnent encore lieu à une hésitation, on préconise la solution la plus simple.

Structure parallèle < structure hiérarchisée < structure croisée

C. Les valorisations

Elles sont manifestées par des verbes, des adverbes et des adjectifs qui connotent positivement ou négativement un terme de la relation de disjonction. La valorisation s’écrit sous le terme qu’il qualifie et peut être manifestée ou non. Voici la disjonction du matériau 1 accompagnée de ses valorisations :

Valorisations - disjonction matériau 1

Dans une structure parallèle, il est important que tous les termes d’une même valorisation soient placés du même côté car le premier terme d’une structure implique tous les autres qui sont placés en-dessous de lui.

Valorisation structure parallèle - disjonction matériau 1

La même chose s’applique dans une structure hiérarchisée, mais, en plus, la valorisation d’un niveau hiérarchique se transmet à tous les niveaux inférieurs.

Disjonction matériau 2 (les tourne-disques)

Les dilemmes sont particulièrement bien représentés par les valorisations dans la structure croisée. En effet, les réalités fécondés additionnent les valorisations des axes-mères. Dans le cas d’un dilemme, la réalité qui comprend les deux valorisations positives est impossible à atteindre. Il faut alors choisir la meilleure des deux réalités ambivalentes en accordant à un des axes-mères une plus grande capacité de valorisation. Ainsi, le dicton « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » suppose que la réalité idéale est inatteignable (deux tu l’auras). Piret, Nizet et Bourgeois suggèrent d’accorder une capacité de valorisation plus importante à l’axe-mère « tiens » et de résoudre le dilemme de la façon suivante :
Structure croisée - dilemme

D. Le schéma de quête

Le schéma de quête est la composante la plus dynamique de l’analyse structurale. Il permet de visualiser graphiquement les relations qu’entretiennent les actants entre eux. Les actants de base sont l’objet convoité, le sujet qui essaie de l’obtenir et les actions qu’il mène pour y arriver. Dans sa forme minimale, il s’écrit de cette manière :

schéma de quête (minimal)

Puisque nous sommes toujours dans une analyse structurale, les disjonctions sont au coeur de la méthode. À ce schéma minimal s’ajoute les valorisations ainsi que les actions et les objets inverses. Tout les schémas de quête minimaux ont la même forme :
Schéma de quête (minimal) valorisations

Par exemple, la phrase « J’étudie pour avoir de bonnes notes » se représente graphiquement comme ceci :

Schéma de quête (minimal) exemple

D’autres actants peuvent se manifestent dans le récit. Ces actants complémentaires peuvent être un adjuvant, un destinateur positif, un opposant ou un destinateur négatif. Cet article sur les théories narratives contient davantage d’information à ce sujet.

Bien qu’il arrive qu’on ne puisse pas toujours les identifier, le schéma de quête sous sa forme la plus complète se présente de cette façon :

Schéma de quête sous sa forme la plus complète

L’analyse structurale et la méthodologie de la recherche

Échantillon et cueillette des données

Les matériaux doivent avoir les qualités suivantes pour être retenus lors de l’échantillonnage :

1. Ils doivent être originaux et autosuffisants. Pour minimiser les sources de biais, les matériaux sélectionnés ne devraient pas nécessiter de décodage de la part du chercheur. L’analyse doit se baser sur ce que le locuteur produit, sans autre altération que la condensation.

2. Ils doivent être chargés affectivement. De ce fait, les discours politiques et religieux font habituellement d’excellent matériaux.

3. Les concepts abstraits et généraux engendrent naturellement une explication de la part du locuteur. Ceux-ci sont riches en représentations et représentent d’excellents matériaux.

4. Idéalement, ils doivent être le plus contrastés possible.

Traitement des données

Pour commencer, on doit établir le niveau de détail à atteindre. Ensuite, on analyse les éléments qui répondent à la question de recherche en priorité. Puis, il faut analyser les matériaux qui permettent la comparaison grâce à leur contraste.

L’analyse structurale classique

L’analyse structurale doit s’effectuer à deux niveaux : l’histoire et le discours. « Disons que l’histoire est un système de personnages et d’événements, tandis que le discours est l’acte par lequel le narrateur communique avec l’auditeur : il se confond avec la suite des paroles, c’est-à-dire avec le temps du récit. » (Niel, 1976, p. 44-45).

A. L’histoire

Cette analyse commence par le résumé de l’histoire pour en dégager la structure (aussi appelée orientations fondamentales) afin de la transposer à d’autres récits. Pour y parvenir, il faut diviser le récit en micro-récits (séquences). Ceux-ci sont des tableaux successifs, des systèmes qui suivent essentiellement le même plan d’exposition. « Tous les récits du monde seraient constitués […] par les différentes combinaisons d’une dizaine de micro-récits à structure stable » (Todorov, 1966, p.129). La somme des micro-récits devraient représenter l’unité globale du récit (Todorov, 1966, p.131), soit la logique des actions et la syntaxe des personnages.

D’ailleurs, la perception que nous avons des personnages est subjective. L’observation que nous faisons de la nature de leurs relations est, quant à elle, objective. C’est pour cette raisons qu’on peut affirmer que « […] l’analyse structurale des texte s’efforce d’introduire dans l’étude des récits l’esprit d’une objectivité complète ». Il faut donc chercher à repérer les dynamiques de conflit ou d’opposition puisque ce sont elles qui portent le récit.

B. Le discours

L’analyse du discours se fait à l’aide d’Unités de sens.Les unités peuvent être classées selon deux types : les fonctions et les indices. Celles-ci servent à classer les récits des plus fonctionnels aux plus indiciels.

1. Deux classes de fonctions

Les fonctions cardinales sont les moments charnière du récit. Ce sont les noyaux de l’histoire. Les fonctions complétives (catalyses) remplissent le vide entre les fonctions cardinales et «[maintiennent] le contact entre le narrateur et le narrataire » (Barthes, 1966, p.10). Les fonctions cardinales représentent les moments de risque alors que les fonctions complétives sont les moments de sécurité.

2. Les indices

Les Modes du récit

Représentatif : le récit représentatif transpose directement les actes et les paroles (la tragédie ou la comédie, par exemple).

Narratif : le récit narratif est « un mode affaibli, atténué de la représentation » (Torodov, 1966, p.153) dans lequel l’histoire est racontée du point de vue du narrateur.

Les Aspects du récit

Ceux-ci représentent « l’attitude adoptée par le narrateur à l’égard de ses personnages » (Niel, 1976, p.59).

Vision par-derrière : l’auteur en connaît plus que les personnages (associée au mode objectif*).

Vision avec : l’auteur en connaît autant que les personnages (associée au mode subjectif**).

Vision du dehors : l’auteur en connaît moins que les personnages, il n’a pas accès a leurs pensées (associée au mode subjectif**).

*Objectif : le narrateur n’est pas la source d’un jugement.
** Subjectif : le narrateur est la source d’un jugement.

Le Temps du récit

Temps créatif : suite harmonieuse qui transforme la simple communication narrative en communication esthétique, en art de la littérature. Le temps créatif est observable dans le flux du discours.

Temps destructif (passionnel) : prépare le lecteur à l’élimination finale, observable dans d’analyse de l’histoire. Le temps passionnel est marqué d’extensions (euphorie, victoire) et de récessions (dépression, défaite)

L’analyse d’un slogan publicitaire

Étapes de l’analyse d’un slogan publicitaire (Source : Grille pour l’analyse structurale des textes littéraires et publicitaires, Niel, 1976, p.172-173)

  1. La métaphore suggestive en relation avec l’image (l’histoire)
    1. Reformuler l’histoire
    2. Déterminer les pôles de la Métaphore (combats) (objet + support = création de sens)
    3. Conclusions sur la Métaphore suggestive – suivant la nature de l’affiche (publicité – propagande, etc.) : la synthèse de sens
  2. Le discours (la même que pour une analyse de récit traditionnelle, on procède par prélèvements d’extraits variés et significatifs)
    1. Séparer les Unités de sens
    2. Déterminer, pour chacune des Unités :
      1. La Classe
        1. Indice (décrit et définit les objects et les personnes)
        2. Fonction (concerne l’action et le faire)
        3. Informant (situe l’action dans l’espace et le temps)
      2. Le Mode
        1. Narration (paroles et actes exprimés indirectement par le narrateur, qui parle en son propre nom – comprend également la description)
        2. Représentation (paroles et actes directement accomplis par leurs auteurs – oeuvres dramatiques discours direct – réflexions générales du narrateur)
      3. L’Aspect
        1. Vision par derrière (le narrateur en sait davantage que son personnage)
        2. Vision avec (le narrateur en sait juste autan que son personnage)
        3. Vision du dehors (le narrateur sait juste ce qu’il voit et ce qu’il entend)
      4. Le temps pathétique
    3. Déterminer les conflits (A ≠ B … B ≠ C …)
    4. Déterminer les Affects
      1. Pathétiques
        1. Tragique (réduction descendante, soleil de sang)
        2. Magique (réduction ascendante, un mort-vivant)
        3. Combatif (des frères ennemis)
        4. Érotique (sexuel ou sensuel)
      2. Comiques (la réduction comique est celle d’une contradiction : une fausse perruque)
      3. Créatifs
        1. Poétique (un tapis d’étoiles)
        2. Didactique (analyse – information – etc.)
      4. Déterminer les Créations de style : les figures du discours, la métaphore, tous les « écarts linguistiques »
  3. Conclusions

Quantifications – détermination des « clés » structurales du texte, de l’oeuvre, de l’auteur (« Etymon » esthétique, affectif, social, etc.)

Une fois l’analyse structurale terminée, on produira un logogramme (Neil, 1976, p.179).

Du texte à l’image

Le processus d’analyse structurale des slogans publicitaires mentionné ci-haut fonctionne quand l’objet d’analyse est un texte. C’est ce que Neil nomme l’aspect graphique d’un message. Cependant, nous conviendrons que, de par la nature de ma thèse sur les vidéos de l’État islamique, l’étude des éléments visuels s’avère particulièrement importante. C’est ce que Neil nomme l’aspect icônique. Afin d’analyser l’aspect icônique, l’auteur recommande d’adapter la deuxième étape du processus (analyse du discours) de cette façon :

2. Le système de l’image publicitaire (équivalent du discours)

  1. Séparer les Unités de sens et déterminer, pour chacune des Unités :
    1. Les conflits, les Oppositions, les Contrastes – avec leurs « pôles »
    2. Les affects – pathétiques, comiques, poétiques
    3. Les créations de style (dans le dessin, les formes, les couleurs – étude des écarts dans la reproduction du réel – recherche des pôles des oppositions à réduire par les émotions poétiques, comiques ou pathétiques

De plus, il explique que la dernière étape (la conclusion) devrait mettre en lumière les « Clés structurales » grâce à des comparaisons avec les autres résultats obtenus (Neil, 1976, p.182). Si le message concerne le processus d’achat, il s’agit d’une publicité classique. Si le message vise à convaincre le public de passer à l’action (excluant un achat), il s’agit plutôt de propagande (1976, p.175).

Références

Bathes, R. (1966). Introduction à l’analyse structurale du récit. Communication. 8(1), pp 1-27.

Moscovoci, S. (1961). La psychanalyse, son image, son public. Paris: P.U.F.

Niel, A. (1976). L’analyse structurale des textes : littérature-presse-publicité. Paris: Éditions universitaires, Jean-Pierre Delarge.

Piret, A., Nizet, J. & Bourgeois, E. (1996). L’Analyse structurale : une méthode d’analyse de contenu pour les sciences humaines. Bruxelles: De Boeck Université.

Torodov, T. (1966). Les catégories du récit littéraire. Communication. 8(1), pp. 125-153.

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