Résumé/critique Revue de littérature Théories narratives

Notes sur les théories narratives

Théories narratives

A. La sémiotique narrative de Greimas

Greimas avait pour objectif de poser les bases scientifiques de l’analyse sémiotique. En ce sens, il cherche à garantir l’objectivité scientifique (résultats vérifiables et généralisables) en ayant recours, entre autres, à la formalisation propre à la linguistique de Chomsky et à la phonologie.

Rappel, deux types de lectures (ou d’analyses structurelles) :

L’axe syntagmatique (horizontal) : là où s’opère une combinaison d’éléments qui apparaissent dans une chaîne parlée. L’axe syntagmatique est temporel, ordonné et linéaire. Une analyse syntagmatique est généralement empirique et inductive.
L’axe paradigmatique (vertical) : là où s’opère la sélection. L’axe paradigmatique est globalisant, non-temporel. Les éléments y sont analysés hors de leur contexte pour relever, entre autres, des patterns narratifs. Une analyse paradigmatique est généralement spéculative et déductive.

1. Sémantique → sémiotique

Les théories sémiotiques de Greimas prennent leurs racines dans la sémantique. Dans son livre « Sémantique structurale » (1966), il essaie de comprendre la façon dont la cohérence se crée entre les phrases d’un texte. Il explique que les istopies (répétitions d’éléments sémantiques ou syntactiques) et les axes sémantiques (en nombre limité) représentent les fondements de cette cohérence textuelle. De plus, il postule que la sémantique doit être générative (algorithmique), syntagmatique et générale en insistant sur l’importance d’analyser plusieurs niveaux hiérarchiques sémantiques et sémiotiques. Greimas croit que l’analyse doit avoir une portée qui va au-delà de la phrase. Somme toute, il « refuse d’expliquer la cohérence textuelle à partir de phénomènes syntactiques de surface (comme par exemple les termes de coréférence ou encore les pronoms) » (de Geest, 2003, p. 1).

2. Le schéma actantiel

Le schéma actantiel de Greimas est issu de l’adaptation de plusieurs théories narratives. Par exemple, il réduit considérablement les 31 fonctions narratives du conte de Propp (voir la deuxième section de cet article) à l’acceptation, la rupture et l’accomplissement du contrat (établissement de l’état des choses souhaitable). Le parcours narratif se résumerait à la réalisation du contrat et serait parsemé d’épreuves auxquelles le protagoniste doit faire face « afin de se montrer digne de son rôle de sujet » (de Geest, 2003, p.3). Dans le même ordre d’idées, Greimas réarrange les dramatis personae de Propp en trois paires d’actants fonctionnels-syntactiques. Ceux-ci sont liés par un axe.

  • Sujet-objet, axe du désir : le sujet désire un objet (concret ou abstrait) ou se retrouve en situation de manque.
  • Destinateur-destinataire, axe de la communication : le destinateur investit le sujet de la mission de livrer l’objet au destinataire.
  • Adjuvant-opposant, axe du pouvoir : l’adjuvant aide le sujet dans sa quête alors que l’opposant lui pose des embûches pour l’empêcher de réaliser sa tâche.

Il est a noter aussi que Greimas ne conçoit pas les personnage comme des « êtres de papier » mais comme des « fonctions vides » qui peuvent être remplies de différentes façon et par plusieurs actants pour ensuite devenir des « acteurs tangibles ». Ces rôles peuvent être tenus tant par des individus,que des groupes, des animaux ou encore des entités abstraites.

Greimas confère une certaine flexibilité à son schéma. Par exemple, un récit peut comporter des sujets multiples ou encore combiner plusieurs modèles actantiels (sujet, anti-sujet). Il redéfinit éventuellement les adjuvants et les opposants comme étant « aspects projetés de la compétence du sujet ». L’accent est donc mis sur le parcours du sujet (processus du devenir-sujet).

La séquence narrative

Greimas affirme que la dynamique fondamentale des récits classiques se base sur une opposition. Il s’agit essentiellement d’un débalancement. Si une lecture paradigmatique permet de comprendre cette structure narrative comme une « homologie d’oppositions », une lecture syntagmatique doit tenir compte de la chaîne logique et chronologique des éléments ayant menés à la résolution des oppositions. Pour ce faire, l’auteur recommande de faire une première analyse « de la situation inaugurale et clausulaire » (de Geest, 2003, p.5).

En plus de se baser sur l’opposition, la structure narrative du récit classique s’appuie sur deux types d’énoncés : les énoncés d’état et les énoncés de faire.

L’énoncé d’état

Fait référence à une relation statique et interdépendante entre un objet dit de valeur (concret) ou modal (abstrait) et un sujet (d’état). Il se traduit par l’usage du verbe être et, quoique moins souvent, du verbe avoir. Tel que mentionné précédemment, cette relation entre le sujet et l’objet s’inscrit dans l’axe du désir. Plus trad, Greimas parlera de « jonction » et proposera deux énoncés d’état : la conjonction (présence) et la disjonction (absence).

L’énoncé de faire

Il s’agit de la relation dynamique qui existe entre deux états opposés, soit un état initial et un état final. Selon le résultat de cette évolution, on parlera d’une « transformation conjonctive » (positive) ou d’une « transformation disjonctive » (négative).

Transformation conjonctive F(S1) =>[(S2 \/ O) -> (S2 /\ O)]
Transformation disjonctive F(S1) =>[(S2 /\ O) -> (S2 \/ O)]

S1 = sujet-opérateur (énoncé de faire)
S2 = sujet-état (énoncé d’état)
O = objet
\/ = disjonction
/\ = conjonction

Quatre phases du récit

Grimes divise le récit en quatre grandes phases qui comportent des sous-programmes. Celles-ci s’apparentent, encore une fois, aux 31 fonctions narratives de Propp simplifiées à l’extrême.

  1. Phase de manipulation : le héros se donne la tâche de chercher un objet, il accepte le contrat. Durant cette phase, le destinateur-émetteur explique l’importance de l’objet recherché et des obstacles potentiels au sujet (faire-savoir) et/ou lui promet une récompense ou le menace pour le pousser à accepter le contrat (faire-vouloir). La motivation du sujet peut également être intrinsèque. Le sujet agit alors comme son propre destinateur.
  2. Phase de compétence : le héros prend d’abord conscience de sa mission (devoir-faire et vouloir-faire), puis acquiert un certain savoir ou des compétences qui l’aideront dans sa quête (pouvoir-faire et savoir-faire). Cette phase se déroule dans un lieu de passage (souvent géographiquement éloigné) et doit « se termine[r] par l’acquisition d’un instrument (objet partiel ou adjuvant qui symbolise en quelque sorte les savoirs et compétences nouvellement acquis) » (de Geest, 2003, p.7).
  3. Phase de performance : le héros parvient à rétablir la situation souhaitée, à trouver l’objet, etc.
  4. Phase de sanction : le destinateur évalue l’exécution du contrat pour récompenser ou punir le sujet.

Schéma résumant l'ensemble de la séquence narrative de Greimas

 Phase de manipulationPhase de compétencePhase de performancePhase de sanction
Type d'énoncéFaire-faireÊtre-faireFaire-êtreÊtre-être
Axe actantielDestinateur-émetteur--Destinateur-évaluateur
Phase du "faire"Faire-savoir
Faire-vouloir
Devoir-faire
Vouloir-faire
Pouvoir-faire
Savoir-faire
Faire-
Type de sujetVirtuelActuelRéaliséReconnu
DimensionCognitivePragmatiquePragmatiqueCognitive
Source : de Geest, 2003, p. 7.

B. La morphologie du conte folklorique de Propp

Propp postule qu’une analyse structurelle doit tenir compte de la culture dans laquelle le conte a été créé. De plus, il insiste sur le fait que la même action (fonction) peut être attribuée à plusieurs personnages (dramatis personae), comme Greimas. Une fonction peut être définie comme étant « […] an act of a character, defined from the point of view of its signifiante for the course of action ». Ainsi, il est possible d’étudier le conte à partir des fonctions de ses dramatis personae. Il est important de savoir que les fonctions sont essentielles au conte, qu’elles sont des éléments stables et constants, et ce, peu importe le personnage qui les remplit, que leur nombre est limité et que leur séquence est toujours identique.

L’un des principaux apports de Propp dans l’analyse narrative est sans doute les 31 fonctions des dramatis personae. Dans le cadre de ma thèse, je tenterai de tisser des liens entre la théorie de Propp et les vidéos de l’État islamique faisant partie de mon échantillon. Au fur et à mesure que mon étude progressera, j’ajouterai de nouveaux éléments de comparaison à cette liste.

Situation initiale (α) : met en évidence une prospérité marquante.

Séquence préparatoire

1. Absence (β)
2. Interdiction (γ)
3. Transgression (δ)
4. Interrogation (ε)

ε1 : découverte d’un endroit, d’un objet précieux ou d’information par l’antagoniste. Comparaison avec l’ÉI : ceci fait penser aux missions de reconnaissance européennes et nord-américaines contre l’organisation.

5. Information (ζ)
6. Tromperie (η)

η3 : l’antagoniste emploie des moyens de coercition pour décourager le sujet de poursuivre sa quête. Comparaison avec l’ÉI : exécution d’otages européens et nord-américains.

7. Complicité (θ)

Première séquence

8. Méfait/manque

8. a) Méfait (A)

A1 : l’antagoniste kidnappe quelqu’un. Comparaison avec l’ÉI : enlèvement (et exécution) de James Foley (journaliste américain), Peter Kassig (travailleur humanitaire et ancien soldat américain), Hervé Gourdel (guide de haute montagne français), Steven Sotloff (journaliste américano-israélien) et David Haines (travailleur humanitaire britannique).
A6 : l’antagoniste inflige des blessures physiques. Comparaison avec l’ÉI : attentats, attaques, utilisation d’armes,  d’engins explosifs, etc.
A13 : l’antagoniste ordonne un assassinat. Comparaison avec l’ÉI : appel au djihad à l’étranger.
A14 : l’antagoniste commet un meurtre. Comparaison avec l’ÉI : exécution d’otages, attentats et attaques à l’étranger, etc.
A15 : l’antagoniste emprisonne quelqu’un. Comparaison avec l’ÉI : prises d’otages.
A18 : l’antagoniste frappe durant la nuit. Comparaison avec l’ÉI : attaques menées durant la nuit (les attaques du Pulse en Floride ou du Bataclan, par exemple)
A19 : l’antagoniste déclare la guerre. Comparaison avec l’ÉI : l’organisation a déclaré la guerre aux infidèles et à tous ceux qui s’opposeraient à eux.

8. b) Manque (a)

9. Médiation (B)
10. Début de l’action contraire (C)
11. Départ (↑)
12. Première fonction du donateur (D)
13. Réaction du héros (E)
14. Acquisition de l’objet magique (F)
15. Déplacement (G)
16. Combat (H)
17. Marque (J)
18. Victoire (I)

Deuxième séquence

19. Réparation du méfait initial (K)
20. Retour du héros (↓)
21. Poursuite (Pr)
22. Secours (Rs)
23. Arrivée incognito du héros (o)
24. Imposture (L)
25. Tâche difficile (M)
26. Accomplissement de la tâche (N)
27. Reconnaissance (Q)
28. Découverte du faux héros (Ex)
29. Transfiguration (T)
30. Châtiment de l’antagoniste (U)
31. Mariage ou accession au trône (W)

 

Références

De Geest, D. (janvier 2003). La sémiotique narrative de A.J. Greimas (traduction du néerlandais par Jan Baetens). Image & narrative, (5) The Uncanny – Guest editor : Anneleen Masschelein, ISSN 1780-678X.

Propp, V. (1968) Morphology of the Folktale  Translation. Austin: University of Texas Press.

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