État islamique Infoguerre Résumé/critique

Résumé : ISIS – Inside the Army of Terror, revised and updated (Michael Weiss, Hassan Hassan)

Jihadistes de l'ÉI à Tikrit

Revised & Updated

ISIS – Inside the Army of Terror
(Michael Weiss, Hassan Hassan)

Cet ouvrage est essentiellement une ligne du temps détaillée représentant l’émergence, la croissance et l’ubiquité que le groupe armé État islamique (ÉI) a atteinte aujourd’hui. Hassan Hassan et Michael Weiss expliquent en profondeur les motifs et les objectifs du groupe, permettant ainsi une bonne compréhension globale de la situation. Ils expliquent plusieurs facteurs de réussite d’un tel groupe. Ils accordent également la parole à des acteurs clés, s’inscrivant dans des perspectives différentes du conflit : des ulémas, d’anciens membres de l’ÉI, des combattants, des officiers et des responsables de la sécurité (moyen-orientaux et occidentaux) ainsi que des sympathisants de plusieurs groupes. Hassan et Weiss traitent des moyens de coercition et des patterns de prise de contrôle employés par l’ÉI.

Avant toute chose, il est important de comprendre que l’Irak est démographiquement composée ainsi :

  • Arabes musulmans (88%) : 77% chiites, 17% sunnites et minorité chrétienne
  • Kurdes (11%) : majorité sunnite, minorité yézidie
  • Turkmènes, Assyriens et autres (1%)

Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/iz.html

De plus, en Syrie, la population est composée de :

  • Arabes musulmans (90%) : 74% sunnites, 13% chiites (incluant, entre autres, les alaouites qui exercent un pouvoir autour de la famille Assad, elle-même étant alliée à la Russie et à l’Iran)
  • Chrétiens (10%)
  • Druzes (3%)
  • Juifs

Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/sy.html

Émergence

Les trois premiers chapitres portent sur l’émergence de l’ÉI. Les auteurs retournent plusieurs décennies en arrière pour retracer le précurseur du mouvement : Abu Musab al-Zarqawi. Celui-ci est considéré comme tel par le leader actuel de l’ÉI, Abou Bakr al-Baghdadi – calife Ibrahim. Hassan et Weiss décrivent son adolescence pour le moins tumultueuse, son emprisonnement à Swaqa, entre autres, laquelle a été déterminante pour la suite de sa «carrière» et sa première rencontre houleuse avec Oussama ben Laden. Y sont alors distingués le near enemy du far enemy.

Contrairement à ben Laden, les limites géographiques de son terrain de combat étaient floues et ne s’arrêtaient certainement pas aux frontières établies par les accords Sykes-Picot : «Al-Zarqawi was never going to stop his jihad at the boundries of Iraq, a ‘state’ he had never believed to exist. […] Iraq was just the spark; the final conflagration would consume Syria» (p.40).

Ils expliquent sur quelle base l’entente entre les deux leaders a pu être conclue en 1999, à Kandahar. Al-Zarqawi est ensuite retourné en Jordanie pour former son propre groupe : Jamaat al-Tawhid wal-Jihad (JTWJ) (traduit en : Monotheism and Jihad). Celui-ci est éventuellement devenu al-Quaïda en Irak (AQI) en 2004 puis l’État islamique, en 2006.

Croissance

Les auteurs affirment que JTWJ a commencé à significativement gagner en popularité à l’hiver 2003 et au printemps 2004, après le démantèlement du régime dictatorial de Saddam Hussein et l’Operation Vigilant Resolve en Irak. S’en sont suivies de massives pertes d’emploi au sein de l’armée irakienne puisque celle-ci était désaffectée. Plusieurs soldats sunnites sans travail ont alors décidé de rejoindre les insurgés. Les combattants étrangers sunnites ont ensuite afflué au pays pour repousser l’envahisseur occidental. Le groupe a pris de plus en plus d’expansion, attirant l’attention d’al-Quaïda.

Al-Zarqawi et son groupe s’en sont ensuite pris aux near enemies en s’attaquant directement aux Irakiens shiites. Son objectif était de creuser le fossé entre les sunnites et les shiites et d’alimenter le conflit qui s’est éventuellement transformé en guerre civile. Cette polarisation fera en sorte que les sunnites se rallieront davantage au groupe terroriste.

En 2004, al-Quaïda a conclu une entente avec al-Zarqawi. Celui-ci a prêté serment d’allégeance (bayat) à l’organisation, bénéficiant ainsi de ressources financières, matérielles et humaines supplémentaires.

Chute de AQI

Hassan et Weiss soulignent l’importance des tribus sunnites dans la chute d’AQI. Ces groupes ethniques et religieux possèdent de vastes réseaux organisationnel et informationnel à travers tout le pays. En fait, ces réseaux s’étendent probablement au-delà des frontières géographiques de l’Irak. L’ÉI a tenté d’en tirer avantage en les ralliant grâce à la religion, à Dieu. C’est un peu comme si l’organisation les avait invités à être solidaires au nom d’une cause louable. Elle ne misait pas sur la violence (qui était bien présente malgré tout), mais bien sur quelque chose de plus grand et d’abstrait : une guerre sacrée.

Pour expliquer l’importance de ces tribus, Derek Harvey explique que : «Understanding the way Iraq’s tribes functioned was the key to all mythologies in understanding Iraq itself» (p.51). C’est-à-dire que les tribus sont un peu comme la clé de l’Irak.

Cependant, depuis des siècles, ces groupes ethniques et religieux supportent la force perçue comme étant en situation de pouvoir. Du moment qu’AQI a commencé à décliner, ceux-ci ont changé de camp.

Finalement, Al-Zarqawi est tué par une frappe aérienne américaine en 2006, ce qui met un terme à AQI.

Ascension de l’ÉI

En 2011, les pays du Moyen-Orient sont en plein printemps arabe. Bachar al-Assad, président de la République arabe syrienne, réagit de façon particulièrement violente envers les manifestants. Ils contre-attaquent puis s’engagent dans une guerre civile. En 2012, l’État islamique d’Irak (ÉII) renaît des cendres d’AQI avec Abou Bakr al-Baghdadi à sa tête. Celui-ci envoie des djihadistes en Syrie pour former Jabhat al-Nusra afin de soutenir les rebelles. Au même moment, il recrute de nouveaux djihadistes en Irak et attaque des prisons pour libérer d’anciens alliés.

En décembre 2012, le département du Trésor des États-Unis accuse al-Nusra d’être un branche d’al-Quaïda et «to exploit the instability inside Syria for its own purposes, using tactics and espousing an ideology drawn from [AQI] that the Syrian people broadly reject» (p.145). Au lieu de marginaliser le mouvement, cette nouvelle étiquette a attiré la sympathie de l’opposition.

En 2013, l’ÉII s’étend jusqu’en Syrie et devient l’État islamique en Irak et au Levant (ÉI). Al-Baghdadi annonce alors la fusion de l’ÉI et de Jabhat al-Nusra et qu’il en assurerait le contrôle. Al-Zawahiri (al-Quaïda), «[…] like an exhausted father trying to break up a fight between two unruly sons», s’y oppose publiquement et ordonne la dissolution de l’ÉI – ce qui ne s’est évidemment pas produit. Par la même occasion, il les somme de retourner dans leur territoire respectif (Irak-Syrie) et d’y rester – ce qui ne s’est pas produit, non plus. Par la suite, l’ÉI a continué à prendre de l’expansion en Syrie puisque le régime d’al-Assad le tolérait, comme s’il y avait eu une entente tacite entre les deux partis. Hassan et Weiss expliquent que la présence de l’ÉI au pays agissait comme une forme de diversion pour al-Assad. Trop préoccupés par une autre menace, son peuple, leurs alliés et les médias le laissaient tranquille.

Les auteurs avancent que cette présence en Syrie donnait aussi l’opportunité à l’ÉI de susciter, encore une fois, la grogne entre, les sunnites – oppressés par leur gouvernement – et les chiites, qui sont la proie du groupe terroriste. L’ÉI se présentait en tant que solution pour les peuples sunnites ; il voulait les aliéner. Plus ceux-ci joignaient ses rangs, plus l’ÉI occupait une grande partie du territoire. En 2014, le groupe a réussi à contrôler approximativement 1/3 de l’Irak. La même année, al-Quaïda annonce qu’elle romp ses liens avec l’ÉI à cause de son idéologie ultraconservatrice, de sa barbarie et de sa façon d’assoir son pouvoir. À cet effet, tout le troisième chapitre est dédié au «maganement of savagery». Hassan et Weiss montrent la façon dont l’organisation prend le contrôle d’un nouveau territoire et sa manière d’encadrer la violence (voir p.44-46).

Persuasion et propagande

Une bonne partie du livre est consacré à un aspect fondamental de la croissance de l’ÉI : sa capacité de recrutement. Les facteurs d’influence sont triples : le calife, les médias et le Web 2.0. La proclamation du calife est un facteur non-négligeable, mais un autre acteur joue un rôle de premier plan dans l’entretien et le renforcement de la perception du public face à l’apparence mythique, voire romantique, du groupe : les médias occidentaux à caractère sensationnaliste.

Hassan et Weiss expliquent également que l’agilité avec laquelle l’ÉI utilise les technologies contribue à rejoindre facilement des combattants étrangers potentiels. Pensons à la production de vidéos de propagande de qualité, au journalisme djihadiste, à la diffusion du magazine Dabiq sur Internet ou encore à l’utilisation de Twitter ou de Telegram. Puisqu’il émet lui-même ces messages, il en a pleinement le contrôle. Le Web 2.0 lui permet de véhiculer certains symboles (l’élitisme, sa conception de l’islam traditionnel et pur, etc) et d’être présent partout dans le monde sans se fier à l’interprétation des médias traditionnels.

 

À propos des auteurs

Hassan Hassan : auteur, chroniqueur, analyste, chercheur résident au Tahrir Institute for Middle East Policy et chercheur associé au Chatham House, The Royal Institute of International Affairs.

Michael Weiss : journaliste, éditeur senior du Daily Beast, collaborateur à CNN et éditeur en chef de The Interpreter se spécialisant dans les conflits moyen-orientaux, notamment.

Photo de couverture : Djihadistes de l’ÉI à Tikrit. Photo tirée d’une vidéo de propagande mise en ligne le 8 juin 2014. Crédit :  Agence France-Presse.
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