Thèse

1. Introduction

La propagande en tant qu’outil utilisé par les organisations ainsi que les gouvernements totalitaires et démocratiques a été largement étudiée depuis le début du 20e siècle (Bernays, 1942, 1947 ; Lippmann, 1957). L'intérêt pour ce champ d'études est en partie attribuable aux grands conflits qui ont eu lieu durant cette période et à l'accessibilité des médias de masse. De plus en plus, on prenait conscience de l’impact d’une campagne de propagande efficace sur l’opinion publique et des changements sociaux qu’elle engendrait (Chomsky & Herman, 2002). Un intérêt plus marqué pour l’étude de la propagande et du contre-terrorisme s'est développé depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'invasion de l'armée américaine en Irak en 2003 (Briant, 2015) et, plus récemment, depuis la progression rapide, voire l’omniprésence, de l’ÉI en ligne depuis 2013. Ceci explique la quantité importante d’études menées sur le sujet depuis le début du 21e siècle.

De plus, le paysage médiatique se redessinant sans cesse, les dispositifs sociotechniques de l'information et de la communication (DISTIC) apportent désormais une toute nouvelle façon de faire de la propagande. D'après les travaux de Bole & Kallmyer (2016), de Byman (2015), de Farwell (2014) et d'Ingram (2015), entre autres, la diffusion de messages à caractère propagandiste de l'ÉI s'effectue majoritairement en ligne. Le groupe fait habilement usage des médias sociaux, des plateformes de discussions, des sites Internet et des blogues pour y diffuser images, textes, magazines et vidéos. Son but est de provoquer des réactions bien précises : rallier des combattants potentiels, susciter la peur chez ses adversaires (Bole & Kallmyer, 2016, p. 41) et la sympathie chez ses alliés (Farwell, 2014, p. 50).

Afin de contrer efficacement l’impact de la propagande de cette organisation, la première étape est la compréhension d’une stratégie de communication qui accorde une place importante à l’usage des médias sociaux. L'objectif de cette étude sera d’explorer la stratégie narrative employée par l’ÉI pour ses vidéos afin d’en dégager les symboles et les thèmes récurrents.

Pour ce faire, il importe d'abord de comprendre le contexte historique et social dans lequel évolue l'ÉI. La prochaine section fera état des moments clés de la montée en puissance de l'organisation et de leurs implications.

1.1 Contexte

1.1.1 De l'empire Ottoman à l'État islamique

1.1.2 L'État islamique

Cette section consiste essentiellement en une chronologie détaillée représentant l’émergence, la croissance et l’ubiquité que le groupe armé État islamique (ÉI) a atteinte aujourd’hui. L'importance du contexte de la guerre en Irak et de la guerre civile en Syrie (Napoleoni, 2015, p. 32) de même que les motifs et les objectifs du groupe sont expliqués en profondeur pour favoriser une compréhension globale de la situation. J'analyse le développement de l'ÉI selon trois phases correspondant non seulement aux changements de nom de l'organisation, mais aussi aux recadrages de ses ambitions.

Avant toute chose, il est important de comprendre la démographie des principaux territoires occupés par l'ÉI. L’Irak et la Syrie sont majoritairement peuplés par des musulmans, lesquels sont répartis en plusieurs confessions. Plus précisément, ces deux pays sont ainsi composés :

Tableau 2- Central Intelligence Agency (CIA), 2017

Religions
IrakSyrie
99% musulmans (60-65% chiites, 32-37% sunnites)87% musulmans (74% sunnites, 13% chiites, alaouites et ismaélites)
0,8% chrétiens10% chrétiens
0,2% autres confessions3% druzes
Groupes ethniques
IrakSyrie
75%-80% Arabes90,3% Arabes
15%-20% Kurdes9,7% Kurdes, Arméniens et autres
5% Turkmènes, Assyriens et autres

1.1.2.1 Première phase : Jama'at al-Tawhid wal-Jihad

L'ÉI a été officiellement mis sur pieds en 1999 sous le nom Jama'at al-Tawhid wal-Jihad (JTJ) par Abou Moussab al-Zarqaoui. L'histoire de l'instigateur du mouvement djihadiste à la base de l'ÉI est importante, car elle offre un aperçu des motifs plus obscurs de la création d'une telle organisation. Né Ahmad Fadhil Nazzal al-Khalaylah en 1966, al-Zarqaoui adopte un comportement délinquant dès l'adolescence (Gerges, 2016, p. 53 ; Weiss & Hassan, 2016, p. 3 ; Michael, 2016 ; Napoleoni, 2015, p. 33). À l'aube de la vingtaine (l'année officielle de son arrestation n'étant pas connue), il est incarcéré pour possession de drogue et agression sexuelle (Weiss & Hassan, 2016, p.2).

La suite des événements jusqu'à son départ pour l'Afghanistan est nébuleuse. Si certains auteurs comme Napoleoni croient qu'il se serait converti au salafisme radical, mouvement pilier de l'ÉI, lors de ce séjour en prison (2015, p. 33), d'autres croient que cette transformation se serait produite un peu plus tard. Michael (2007, p. 339) affirme qu'il aurait fréquenté la mosquée Al-Hussein Bin Ali après sa libération dans le but d'y recevoir un enseignement coranique, mais qu'il aurait plutôt développé une propension pour le djihad. Hegghammer (2008) soutient qu'il aurait alors fait la connaissance d'Abdallah Youssouf Moustafa Azzam, lequel lui aurait transmis le goût du djihad. Quoi qu'il en soit, il quitte sa Jordanie natale en 1989 pour prêter main-forte aux moudjahidines en Afghanistan qui se battent contre l'Armée rouge. Cette croisade marque le début de la carrière djihadiste d'al-Zarqaoui.

Il retourne en Jordanie quatre ans plus tard. En raison de son déplacement en provenance de l'Afghanistan vers un autre pays arabe, il est placé sous surveillance par le service de renseignement jordanien, le Dairat al-Mukhabarat al-Ammah (General Intelligence Directorate en anglais, ci-après le GID). Al-Zarqaoui s'allie à Abou Mohammed al-Maqdisi et, ensemble, ils font l'acquisition d'armes et de munitions dans le but de conduire des attaques terroristes. En 1994, alors qu'ils tentent de fuir la Jordanie pour échapper à la surveillance du GID, les acolytes sont arrêtés. Al-Zarqaoui est incarcéré de nouveau et fait face à 15 ans de prison pour possession d'armes illégales et appartenance à une organisation terroriste (Weiss & Hassan, 2016, pp. 10-11 ; Michael, 2007, p. 340).

Détenu à Swaqa, il utilise judicieusement le temps qu'il passe en prison. Il exerce son leadership et son charisme sur ses confrères et leur fait part de ses propres interprétations du Coran. Rapidement, il devient la figure de proue de son pénitencier ; on lui obéit au doigt et à l'œil. Al-Maqdisi et lui réussissent même à faire sortir clandestinement de prison des textes d'opinion religieuse (fatwas) qu'ils ont rédigés afin qu'ils soient publiés sur Internet. Al-Zarqaoui aurait bénéficié « [of] a penal environment that did not rehabilitate him so much as hone his natural talents for leadership, cunning, and sadism » (Weiss & Hassan, 2016, p. 12). Al-Zarqaoui et al-Maqdisi sont libérés en 1999 suite au décret d'une amnistie générale du nouveau roi, Abdallah II.

Sitôt sorti de prison, al-Zarqaoui se rend illégalement en Afghanistan où il fera la rencontre d'Oussama ben Laden. Leur première discussion en 2000 est houleuse, car ils ne partagent pas la même vision de l'ennemi à combattre (Napoleoni, 2015, p. 33).  Ben Laden émet des réserves face à l'homme qui allait devenir l'un des plus recherchés du Moyen-Orient. D'une part, il n'est pas d'accord avec la rigidité des opinions d'al-Zarqaoui. D'autre part, contrairement à ben Laden qui s'efforçait de combattre le far enemy (l'envahisseur occidental), les limites géographiques du terrain de combat d'al-Zarqaoui étaient floues et ne s’arrêteraient certainement pas aux frontières établies par les accords Sykes-Picot (Caillet, 2013 ; Al-Hayat Media Center, 29 juin 2014). De plus, la cible d'al-Zarqaoui – le near enemy – était différente (Holbrook, 2015, pp. 95-96). Il punirait tous les kafirs[1], peu importe où ils se trouvent dans le monde : « Al-Zarqawi was never going to stop his jihad at the boundries of Iraq, a ‘state’ he had never believed to exist. […] Iraq was just the spark; the final conflagration would consume Syria » (Weiss & Hassan, 2016, p. 40).

À l'issue de cette première rencontre et malgré leurs visions divergentes, ils concluent une entente à Kandahar. Ben Laden lui confie une première affectation. Al-Zarqaoui est chargé de la coordination d'un camp d'entraînement à Hérat, en Afghanistan (Michael, 2007, p. 340). Il saisit cette opportunité pour former sa première cellule terroriste : Jama'at al-Tawhid wal-Jidah[2].

 

[1] Le terme kafir désigne tous ceux qui n'adhèrent pas à l'islam.

[2] Se traduit en français par Monothéisme et Djihad.

1.1.2.2 Deuxième phase : al-Qaïda en Irak (AQI)

Le 20 mars 2003, les États-Unis mènent leur premier assaut sur Bagdad, la capitale de l'Irak et fief de Saddam Hussein, le président du pays. Suite au démantèlement du régime dictatorial de Saddam Hussein, dès mars 2003, et à l’Operation Vigilant Resolve, un an plus tard, dans le cadre de la première bataille de Falloujah, JTWJ commence à gagner en popularité de manière significative. Étant donné que l'armée irakienne était désaffectée, de massives pertes d'emplois s'en sont suivies. Plusieurs soldats sunnites sans travail décident alors de joindre les insurgés. Les combattants étrangers sunnites affluent en Irak pour repousser l’envahisseur occidental. Les rangs de JTWJ grossissent rapidement avec al-Zarqaoui toujours à sa tête.

Subséquemment, Al-Zarqaoui et son groupe s'attaquent aux near enemies en prenant les Kurdes et les Irakiens chiites pour cible (Weiss & Hassan, 2016, p. 47 ; Michael, 2007, p. 346, Hashim, 2003). Au cours de la première année de cette guerre qui aura duré plus de huit ans, al-Zarqaoui multiplie les attaques en Irak. Il orchestre des embuscades, des attentats-suicides et des attentats au véhicule piégé[3].

En réponse à l'occupation américaine, des loyalistes, des nationalistes, des membres de tribus et des musulmans sunnites s'insurgent (Hashim, 2003). Ils clament qu'elle est illégitime et que les occupants profitent des ressources et des richesses de l'Irak, entre autres. Al-Zarqaoui y voit une opportunité : « Essentially, Zarqawi pursued a dual strategy in Iraq; first to drive out the Coalition forces, and second to foment a civil war between the Shi'a and Sunni populations […] thus foster a sectarian Sunni, rather than a more secular nationalist » (Michael, 2007, p. 346). Son objectif est de creuser le fossé entre les sunnites et les chiites et d’alimenter le conflit qui se transformera éventuellement en guerre civile. En conséquence, les sunnites se rallieraient davantage au groupe terroriste. Cette polarisation créera un terreau fertile pour l’instauration d’un nouveau califat.  Comme l’explique Gerges, « For the moment, ISIS is ascendant. [T]he organization is both a symptom of the breakdown of state institutions in the heart of the Arab world and a clash of identities between Sunni and Shia Muslims » (2016, p. 260).

 

Ce succès militaire attire l'attention de ben Laden. En octobre 2004, après des mois de négociation, il conclut une entente avec al-Zarqaoui (Michael, 2007, p. 343). Ce dernier ayant refusé de le faire lors de leur première rencontre, il accepte finalement de prêter serment d’allégeance (bayat) à al-Qaïda et de prendre en charge la branche irakienne du groupe, bénéficiant ainsi de ressources financières, matérielles et humaines supplémentaires. La première cellule terroriste d'al-Zarqaoui se fond dans al-Qaïda en Irak (AQI) et l'organisation prend un nouveau virage.

[3] Vehicle borne improvised explosive devices, en anglais. J'utiliserai donc l'acronyme VBIED.

1.1.2.3 Troisième phase : l'État islamique (ÉI)

En janvier 2006, al-Zarqaoui met sur pied le Conseil consultatif des moudjahidines en Irak dans le but de « domesticate an expat-heavy franchise » (Weiss & Hassan, 2016, p. 66). Cette association parapluie fédère six groupes d'insurgés sunnites qui se battent contre la coalition militaire en Irak dirigée par les Américains (Marsili, 2016, pp. 85-86). À la suite d'une chasse à l'homme ardue menée par la coalition, al-Zarqaoui est tué lors d'une frappe aérienne américaine le 7 juin 2006 (Scarborough, 2007, p. 228).

Le 15 octobre 2006, l'association devient l'État islamique d'Irak (ÉII) et intègre AQI quelques. Ses membres ont l'intention de créer un émirat islamique. Dans la tradition islamique, un émirat est un territoire politique gouverné par un émir. Ce titre de noblesse désigne le commandant d'une région ou d'un pays. Abou Omar al-Baghdadi se nomme lui-même émir de l'ÉII et règne jusqu'en 2010, année lors de laquelle il meurt des suites d'une opération menée par les forces américaines et iraquiennes.

Ensuite, Abou Bakr al-Baghdadi, lui succède en tant qu'émir en 2010. Né Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri, il prend le nom d'Abou Bakr en l'honneur du premier calife que l’Islam ait connu. Celui qui a été le premier successeur du prophète Mahomet aurait été nommé de façon légitime, selon les peuples sunnites. Cette croyance est contestée par les chiites qui soutiennent que le titre aurait dû revenir à Ali, cousin, gendre et disciple du prophète (Madelung, 1997, p.43). Compte tenu de l’intention d’al-Baghdadi de diviser les sunnites et les chiites, on comprend que son nom de guerre n’a pas été choisi au hasard.

Abou Bakr al-Baghdadi n'était pas étranger à l'idéologie djihadiste salafiste puisqu'il côtoyait al-Zarqaoui, l'instigateur du mouvement, depuis JTJ (Michael, 2016). Il souhaite que l'ÉII prenne de l'expansion et, pour ce faire, profite du conflit qui sévit en Syrie (Marsili, 2016, p. 85)f. En effet, les pays du Moyen-Orient sont en plein printemps arabe. Bachar al-Assad, président de la République arabe syrienne, réagit de façon particulièrement violente envers les manifestants. Ils contre-attaquent puis s’engagent dans une guerre civile. En 2011, al-Baghdadi envoie des djihadistes en Syrie pour former le Front al-Nosra afin de soutenir les rebelles. Au même moment, il recrute de nouveaux djihadistes en Irak et attaque des prisons pour libérer d’anciens alliés.

Puis, en décembre 2012, le département du Trésor des États-Unis reconnaît al-Nosra comme une branche d’al-Quaïda (Département du trésor des États-Unis, 11 décembre 2012) et l'accuse d'exploiter « […] the instability inside Syria for its own purposes, using tactics and espousing an ideology drawn from [AQI] that the Syrian people broadly reject » (Département du trésor des États-Unis, 11 décembre 2012). Au lieu de marginaliser le mouvement, cette nouvelle étiquette a attiré la sympathie d'alliés potentiels.

En 2013, l’ÉII s’étend jusqu’en Syrie. L'organisation devient alors l’État islamique en Irak et au Levant (ÉIIL). Al-Baghdadi annonce unilatéralement qu'il assurerait le contrôle de l'organisation résultant de la fusion de l’ÉIIL et du Front al-Nosra. Al-Zawahiri, le chef d'al-Quaïda s’y oppose publiquement. Il ordonne la dissolution de l’ÉIIL et le retour des deux groupes dans leur territoire respectif, soit en Irak et en Syrie. Al-Baghdadi fait fi de ses ordres et continue de faire croître son organisation en Syrie. Cette présence lui donne l’opportunité d'attiser le conflit entre les sunnites, opprimés par leur gouvernement, et les chiites, qui sont la proie du groupe terroriste. L'organisation se présente comme une solution pour les peuples sunnites. Plus ceux-ci joignent ses rangs, plus l’ÉIIL arrive à occuper une grande partie du territoire.

En 2014, le groupe contrôle approximativement 1/3 de l’Irak. La même année, al-Qaïda annonce qu’elle rompt ses liens avec l’ÉIIL à cause de son idéologie ultraconservatrice, de sa barbarie et de sa façon d’assoir son pouvoir. Désormais, les deux organisations sont distinctes et, dans une certaine mesure, rivales. Deux jours avant le début du ramadan, le 29 juin 2014, l'ÉIIL publie un message audio et un communiqué de presse dans lequel il proclame l'édification d'un califat et somme les autres cellules djihadistes sunnites de lui prêter allégeance (ÉI, 29 juin 2014a ; ÉI, 29 juin 2014b). Par la même occasion, il abandonne une partie de son nom pour devenir l'État islamique tel qu'on le connaît aujourd'hui et présente l'émir Abou Bakr al-Baghdadi comme le calife Ibrahim. À la différence d'un émir qui règne sur un territoire politique, un calife commande toute la communauté musulmane. En arabe, khalifa signifie « successeur » du prophète.

1.1.3 L'État islamique et l'usage des médias

L’utilisation des médias sociaux est essentielle dans la stratégie de communication de l’ÉI. Tel que le mentionnent Bole et Kallmyer (2016, p. 28), le groupe armé utilise habilement les nouveaux canaux de communication qui s’offrent à lui. Le contenu diffusé est méticuleusement choisi et mis de l’avant au moment opportun afin de créer un effet bien précis auprès des publics cibles. D'après Farwell, « This narrative stresses that ISIS is gaining strength and amassing power, and that victory is inevitable » (2014, p. 50). L'organisation pose donc une sérieuse menace pour ses ennemis.

Afin de contrer la propagande de l’ÉI sur Internet, Gartenstein-Ross et Barr ont émis des recommandations destinées au gouvernement américain en 2015. Bien que les États-Unis et le Canada n’adoptent pas la même attitude face à cette menace, ce dernier est membre de la Coalition mondiale contre Daesh qui comporte un volet consacré à la lutte « […] contre les risques de radicalisation, le recrutement terroriste et la propagande de Daesh, y compris en ligne » (Coalition mondiale contre Daesh, s.d., Lutte contre la propagande de Daesh). Les recommandations suivantes s’avèrent donc pertinentes et peuvent être adaptées aux efforts pour contrer le terrorisme au Canada.

Briant (2015) explique qu’il est essentiel de comprendre la stratégie narrative du groupe pour en démentir chacun des fondements publiquement par la suite. Ainsi, Gartenstein-Ross & Barr, tous deux chercheurs indépendants en contre-terrorisme, avancent la chose suivante  :

This can be achieved by focusing attention on the group’s military defeats, fact-checking the group’s claims of victory and expansion, and revealing the group’s many exaggerations. Further, this counter-narrative should expose ISIS’s governance failures and its struggles to function as a state. (2015, p. 7)

En plus de faire usage des médias sociaux, l’ÉI produit des vidéos pour diffuser ses messages. En comparaison avec d’autres groupes armés comme al-Qaïda, l’ÉI conçoit des vidéos de qualité supérieure et en plus grande quantité (Byman, 2016 ; Galloway, 2016, p. 582). Il est toutefois impossible d’en mesurer la portée exacte puisqu’elles sont mises en ligne sur une multitude de plateformes et sont constamment bloquées, supprimées et téléchargées à nouveau. D’ailleurs, cette pratique témoigne de l’importance de la décentralisation dans la stratégie de communication de l'organisation (Fuchs, 2016, p. 52).

Compte tenu de ce qui précède, il est possible d’affirmer que la compréhension de la stratégie vidéo de l’ÉI est une étape importante pour contrer ce groupe. Étant donné que les données recueillies seront principalement discursives, cette recherche sera de type qualitatif exploratoire. Ainsi, la problématique pourra être analysée en profondeur.

1.2 Problématique et objectifs de la recherche

1.3 Question générale de recherche

2. Revue de littérature et cadre théorique

2.1 Théories narratives

Les théories narratives sont issues de plusieurs disciplines telles que la philosophie, l’anthropologie, la linguistique et la littérature. Malgré les visées aussi nombreuses qu’hétérogènes des modèles d’analyse – certains sont employés pour étudier le contenu des récits, d’autres la structure ou les deux à la fois – l’objet de recherche général des théories narratives est unique : le récit (Genette, 1972, pp. 71-73, Barthes, 1966a, Propp, 1971). Comme l'indique Barthes, le récit peut se manifester sous une multitude de formes :

C’est d’abord une variété prodigieuse de genres […] : le récit peut être supporté par le langage articulé, oral ou écrit, par l’image, fixe ou mobile, par le geste et par le mélange ordonné de toutes ces substances ; il est présent dans le mythe, la légende, la fable, le conte, la nouvelle, l’épopée, l’histoire, la tragédie, le drame […], le cinéma, les comics, le fait divers, la conversation. (1966a, p. 1)

Ainsi, cette section fera état de certaines théories de la narratologie, de la sémantique et de l'anthropologie structurale ayant trait au récit et à sa typologie dans le but de les appliquer à l’objet de recherche.

Même si le terme « récit » ne connaît pas de définition consensuelle, il est essentiel de comprendre ce qu’il représente et ce qui le compose. Il est possible de dégager trois concepts communs parmi le large éventail de définitions proposées : l’opposition et la symbolique, toutes deux participant du contenu du récit, et la structure. Stern affirme que le récepteur d’un message est à la fois influencé par son contenu et sa structure (1989, p. 323). Il convient donc de leur accorder une importance égale dans l'analyse. Dans le même ordre d'idées, Todorov avance qu'il faut s'intéresser à deux grands niveaux d'analyse : l'Histoire et le Discours (1966, p. 127). Le premier représente la logique des actions et la syntaxe des personnages. Il s'agit des événements racontés, ou le contenu. Le second est « l'acte par lequel le narrateur communique avec l'auditeur » (Neil, 1976, pp. 44-45). Il fait plutôt référence à la façon dont les événements sont racontés, à la structure. En conséquence, cette section du cadre théorique se penchera sur le contenu et la structure des récits.

2.1.1 Contenu

                        2.1.1.1 L’opposition

Dans ses travaux sur la structure du mythe, Lévi-Strauss avance que l’opposition binaire est l’une des conditions nécessaires au récit (1974, p. 237). Il explique que « […] les écarts différentiels […] offrent entre eux des corrélations significatives qui permettent de soumettre leur ensemble à des opérations logiques, par simplifications successives, et d’aboutir finalement à la loi structurale du mythe considéré » (1974, p. 250). Les oppositions persistent tout au long du récit : une contradiction naît, est résolue puis meure. Elle fait ensuite place à une nouvelle contradiction.

En ce sens, le caractère dichotomique des oppositions est le moteur du récit. Alors qu’il pose le conte comme étant la forme réduite du mythe, il soutient « [qu’on] définira ainsi progressivement un “univers de conte” analysable en paires d’oppositions diversement combinées au sein de chaque personnage […] » (Lévi-Strauss, 1973, p. 162).

Par ailleurs, Greimas tente de conférer une valeur scientifique à la sémantique (et à la sémiotique, éventuellement) (1986, pp. 5-17 ; de Geest, 2003, p.1) en proposant un modèle actanciel issu de l'adaptation de plusieurs théories narratives. Sa structure sera abordée de manière plus exhaustive dans la méthodologie (section 3). Sommairement, le modèle actantiel de Greimas est employé pour décrire les relations entre les actants du récit en les disposant sur trois axes. La quête du sujet pour obtenir l’objet correspond à l’axe du désir. Le rôle du destinateur (mandater le sujet de sa quête) et celui du destinataire (bénéficier de l’objet) se placent sur l’axe de la communication. Le jeu de pouvoir entre l’adjuvant, qui aide le sujet, et l’opposant, qui tente de lui nuire, correspond à l’axe du pouvoir. L’identification des paires d’actants complémentaires qui composent ces éléments charnières permet de comprendre la dynamique qui conduit le récit.

Reprenant la structure du mythe de Lévi-Strauss, Greimas postule que la séquence narrative des récits classiques repose sur des oppositions paradigmatiques (1966, p. 207). Celles-ci créent des débalancements qui requièrent d’être équilibrés. Lorsqu’un élément déclencheur menace l’ordre établi, la situation de manque (dans laquelle le retrait temporaire de l’ordre établi correspond à l'axe du désir puisqu’il conduit à la recherche de l’objet chez le sujet) engendre une série d’actions du protagoniste pour retrouver la situation dite inaugurale. En outre, le champ d’action des personnages est lui-même marqué par l’opposition.

Enfin, les oppositions sont au cœur de cette analyse. Un travail important a été réalisé afin de les identifier au sein des récits racontés dans les vidéos de l’ÉI. En faisant appel aux travaux sur l’opposition binaire de Lévi-Strauss et l’apport de Greimas, il a été possible de relever les plus significatives et de les placer dans un schéma actantiel.

                        2.1.1.2 La symbolique

En plus de la dichotomie, une autre caractéristique du contenu des récits est leur charge symbolique. Selon Fisher la narration est « a theory of symbolic actions—words and/or deeds—that have sequence and meaning for those who live, create, or interpret them » (1984, p. 2). Il est à noter qu’ici, le terme « narration » fait référence à la structure générale de l’histoire du récit et à l'intrigue (Greimas, 1966). Ce segment définit ce qu'est un symbole et traite de la théorie de deux auteurs : les trois critères de Joseph Tuman et la théorie de la narration de Nicole D’Almeida.

Les symboles occupent donc une place centrale dans le contenu du récit. Dans leur conception conventionnelle prenant racines dans les théories classiques de la linguistique, ceux-ci, appelés signifiants, comportent deux volets qui sont illustrés dans le schéma ci-dessous. D'abord, un symbole représente une idée, un concept (signifié). L'idée est la manière dont chacun se représente un objet (référent). Un symbole est un mot, une expression, une image ou un geste qui est perceptible et que l'on emploie pour communiquer avec les autres.

Schéma 1 – Représentation de la relation entre signifiant, signifié et référent (de Saussure, 1916 ; Barthes, 1957)

Tuman suggère que, pour comprendre la symbolique d’un objet, d’une action ou d’une parole (ci-après nommés « éléments communicationnels »), il faut tenir compte de trois critères : l’intention du communicateur/orateur, le contexte de la communication et la relativité du message symbolique (2010, pp. 68-70). L’idée derrière ces critères n’est pas de déterminer si un élément communicationnel est symbolique ou non, mais bien d’en évaluer la charge symbolique. Cette théorie sera particulièrement utile pour faire l’analyse structurale des vidéos de l’ÉI.

Le premier critère renvoie à l’intention du communicateur/orateur (ci-après nommé émetteur) de communiquer. Il faut cerner les indices permettant de déceler l’effort de l’émetteur pour transmettre un symbole au récepteur afin que celui-ci l’interprète d’une manière spécifique. Dans les organisations terroristes, ces indices peuvent être la revendication d’une attaque (Tuman 2010, p.68) ou encore l’appel à la violence, par exemple. À l’inverse, l’absence d’intention est aussi matière à analyse car elle ne signifie pas forcément une absence de symbole. Si certains théoriciens classiques avancent que seules les communications volontaires et intentionnelles sont significatives – pensons au modèle linéaire de Shannon et Weaver (Shannon, 1948, p.2) -, d’autres croient plutôt que tout comportement est un message. Comme en témoigne l’un des piliers de l’école de Palo Alto, l’axiome de l’impossibilité, « on ne peut pas ne pas communiquer » (Watzlawick, Beavin, & Jackson, 1979).

Le second évalue le contexte dans lequel le symbole est produit. Il peut s’agir de son environnement, du moment lors duquel il s’est manifesté, de sa charge symbolique connue (comme l’association du nazisme et de la croix gammée, du drapeau blanc et de la paix, etc.), des publics cibles et de leur bagage culturel (Tuman, 2010, pp. 68). Par exemple, hisser le drapeau de l’ÉI dans une région occupée par le groupe et le hisser à Times Square n’a pas la même valeur symbolique.

Le dernier critère – celui de la relativité du message symbolique – implique d’étudier l’interprétation potentielle des symboles contenus dans un message présenté à ses différents publics cibles. À cet égard, Tuman indique la chose suivante : « Of relevance here for terrorism is whether those in one of the audiences for the terror […] will perceive and interpret the symbolic meaning in the same way » (2010, p. 69). En effet, l’auteur d’un attentat-suicide inspire généralement la peur auprès de la communauté visée par l’attaque alors que ses alliés le considèrent comme un véritable héros.

D'autre part, D’Almeida soutient que l’on peut comprendre les organisations économiques à travers leurs récits. Bien que l’objet de cette recherche soit l’ÉI, une organisation terroriste, il est possible de faire des parallèles intéressants avec cette théorie. À travers une perspective fonctionnaliste, D’Almeida conçoit la narration comme « un instrument de gestion symbolique […] relié[e] à une volonté d’unifier [et] de mobiliser du personnel » (2004, p. 2). Dans cette optique, cette communication représente une propagande de « domination symbolique ». Ces récits, explique-t-elle, s’adressent à des publics dits impliqués et susceptibles d’aider l’organisation à légitimer et à maintenir ses activités. Dans un texte publié dans le Canadian Journal of Communication, D’Almeida affirme ceci :

Il s’agit ici de considérer les organisations […] comme des lieux de production de récits et de médias […]. Les entreprises sont engagées dans un travail de médiatisation visant à assurer leur présence et leur réputation dans un certain nombre de médias créés par elles ou existant en dehors d’elles. (2004, p. 1)

Elle distingue deux types de récits : les récits de l’engagement et le récit de la maisonnée. Le récit de l’engagement est exploité lorsque l’organisation se bute à des contraintes sociétales et économiques et qu’une réorientation des valeurs universelles est nécessaire. Ces discours mettent de l’avant le bien commun en évoquant à la fois la portée locale et globale d’une action. Il s’agit d’un acte de petite envergure qui a une portée potentielle bien plus grande que l’acte seul. On peut penser au recyclage domestique et à la protection de l’environnement, par exemple.

Le récit de la maisonnée, quant à lui, sert à affirmer l’unité, l’appartenance et l’homogénéité d’un groupe. Pour y parvenir, l’organisation emploie des pronoms rassembleurs dans ses messages, comme le « on » et le « nous », et mobilise deux thématiques : la reconnaissance d’un héros attractif – une « figure positive personnalisée » (2004, p . 4) – et le rejet d’un ennemi étranger qui doit être combattu – un adversaire souvent anonyme et auquel on fait référence par le biais de noms communs (pp. 3-5).

En somme, les trois critères de la symbolique de Tuman servent à évaluer la charge symbolique d’un élément communicationnel alors que la théorie de la narration de D’Almeida permet d’étudier les organisations à travers ses récits. Ces notions donnent lieu à la compréhension et à l’identification des symboles et des thèmes abordés dans les vidéos de l’ÉI. Par conséquent, l’arrimage de ces deux notions constitue une part importante des assises de cette recherche.

            2.1.3 Structure

Si les chercheurs ne s'entendent pas sur la structure universelle du récit à cause de la multiplicité des formes qu'il peut prendre, ils reconnaissent tout de même que tous les récits s'organisent autour d'une certaine structure. Propp a été l'un des premiers théoriciens à présenter un modèle structural du conte. Considéré par plusieurs comme le père du structuralisme et de l'analyse structurale du conte (Ricœur, 1980, p.166), son objectif était d'établir la typologie de la structure narrative du folklore et des contes russes. À la lumière de son analyse, il infère l'existence de 31 fonctions narratives, lesquelles sont regroupées en trois séquences (Propp, 1970) (voir annexe 1). Il n'est pas attendu qu'un récit soit constitué des 31 fonctions, mais il n'en existe pas davantage, selon cette théorie. En plus des fonctions et des séquences, il dresse la liste des dramatis personae, ou personnages (voir annexe 2), présents dans le récit. Il précise que les dramatis personae remplissent des fonctions narratives spécifiques (1970, pp. 97-99).

Ce modèle constitue un point de départ intéressant pour la présente recherche. Par contre, en raison de la spécificité de la théorie de Propp appliquée aux contes russes, elle nécessite une adaptation. Le modèle doit être bonifié pour se prêter à l’analyse structurale de l’objet spécifique de cette thèse. À titre d’exemple, la fonction 14[1] et la dramatis personae « Donateur » [2], ne sont pas présentes telles quelles dans les vidéos de l’ÉI puisque le sujet relève de faits réels. On peut toutefois envisager qu’un individu chargé de donner des instructions sur la fabrication artisanale de bombes puisse jouer le rôle du Donateur. De la même façon, le processus de fabrication d’une bombe par un djihadiste ayant visionné la vidéo pourrait représenter la fonction 14.

Parmi les 31 fonctions de Propp, toutes ne sont pas utiles pour l'analyse. Voici celles qui sont mises en scène dans une ou plusieurs vidéos de l'ÉI accompagnées d'exemples généraux pour illustrer leur pertinence. Nous verrons dans la section de la présentation des résultats de recherche que l'ÉI se présente tantôt comme protagoniste, tantôt comme antagoniste. Lorsqu'il se met en scène en tant qu'antagoniste, il présente l'Occident comme le protagoniste de la vidéo et vice versa. À la différence de Propp qui emploie le terme « héros » pour décrire le personnage principal du récit, j'utilise les termes « protagoniste » et « antagoniste ». Les exemples ci-dessous reflètent donc cette réalité.

Tableau 3 - Fonctions de Propp appliquées à l'ÉI (tirées de Propp, 1970, chapitre 3)

Séquence préparatoire
Fonctions 1 à 7Exemples tirés des vidéos de l'ÉI
1. Éloignement : un des membres de la famille s'éloigne de la maison.Pour mon analyse, la famille est considérée au sens large. Je fais plutôt allusion aux membres d'une même collectivité.
Dans les vidéos de l'ÉI, l'éloignement se produit au moment où un combattant quitte son foyer pour faire le djihad. Il peut gagner la terre du califat ou encore commettre une attaque ailleurs. La mort est également considérée comme un éloignement. On doit sentir qu'il rejette les apostats et qu'il cherche à accomplir son devoir djihadiste. L'individu qui s'éloigne n'est pas le protagoniste ni l'antagoniste du récit, mais plutôt celui qui est perçu comme un modèle à suivre, une inspiration.
2. Interdiction : le héros se fait signifier une interdiction.• L'ÉI en tant que protagoniste : la population et les forces de la coalition, née d'une initiative américaine et appuyée par de nombreux pays occidentaux, résistent à la présence de l'ÉI tant sur le territoire qu'il contrôle qu'à l'étranger.
• L'Occident en tant que protagoniste : résistance de l'ÉI face à la présence de la coalition en Irak et en Syrie.
3. Transgression : l'interdiction est transgressée.• L'ÉI en tant que protagoniste : le groupe demeure présent malgré l'interdiction de la population et de la coalition.
• L'Occident en tant que protagoniste : l'Occident demeure présent en Irak et en Syrie malgré l'interdiction de l'ÉI.
4. Interrogation : l'agresseur essaye d'obtenir des renseignements.L'interrogation se manifeste dans les vidéos lorsque l’un des deux protagonistes interagit avec un otage pour lui soutirer des informations.
• L’ÉI en tant que protagoniste : un membre de l’ÉI ou l’un de ses alliés subit un interrogatoire.
• L’Occident en tant que protagoniste : l’ÉI fait subir un interrogatoire à un militaire ou à un journaliste occidental, par exemple.
5. Information : l'agresseur reçoit des informations.L'otage livre les informations demandées.
6. Tromperie : l'agresseur use de persuasion pour s'emparer de sa victime ou de ses biens.• L'ÉI en tant que protagoniste : les efforts de contre-propagande de l'Occident pour donner une image négative de l'ÉI et légitimer ses efforts militaires contre le groupe.
• L'Occident en tant que protagoniste : les efforts de propagande de l'ÉI pour recruter des sympathisants et de nouveaux djihadistes pour combattre l'Occident.
7. Complicité : la victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle.S.O.
Première séquence
Fonction 8 à 18Exemples tirés des vidéos de l'ÉI
8. Méfait : l'agresseur nuit à l'un des membres de la famille ou lui porte préjudice.• L'ÉI en tant que protagoniste : l'Occident s'en prend aux membres de l'organisation et à ses alliés.
• L'Occident en tant que protagoniste : l'ÉI s'en prend aux troupes de la coalition, à la population locale qu'elle protège et aux peuples occidentaux.
9. Médiation : la nouvelle du méfait ou du manque est divulguée. On s'adresse au héros par une demande ou un ordre. On l'envoie ou on le laisse partir.Le calife ou l'un des représentants du califat lance un appel au djihad. Ce représentant peut être autant un haut gradé dans l'organisation qu'un individu quelconque.
10. Début de l'action contraire : le héros-quêteur accepte ou décide d'agir.Un djihadiste répond à l'appel. La vidéo qu'Omar Mateen, responsable de l'attaque d'Orlando, a tournée avant de prendre les armes en est un excellent exemple. Il évoque les raisons qui l'ont poussé à passer à l'acte, dont l'appel au djihad.
11. Départ : le héros quitte sa maison.Une recrue émigre en terre du califat pour y vivre ou pour séjourner dans un camp d'entraînement de l'ÉI. Un djihadiste quitte sa famille ou son pays pour conduire une attaque terroriste.
À la différence de la fonction 1 (éloignement), qui fait référence à un djihadiste inspirant pour la quête du protagoniste, celle-ci témoigne du départ du protagoniste lui-même.
12. Première fonction du donateur : le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc., qui le préparent à la réception d'un objet ou d'un auxiliaire magique.Une recrue affronte diverses épreuves alors qu'il suit un camp d'entraînement de l'ÉI.
13. Réaction du héros : le héros réagit aux actions du futur donateur.Une recrue réussit les épreuves du camp d'entraînement ou essuie un échec. Elle relate son expérience.
14. Réception de l'objet magique : l'objet magique est mis à la disposition du héros. Considérant l'objet d'analyse, du matériel militaire et des informations classifiées (formations tactiques, fabrication de bombe, etc.) tiennent lieu d'objets magiques. L'ÉI remet des armes, des munitions, des explosifs et des véhicules à ses combattants pour les appuyer dans leur quête.
15. Déplacement dans l'espace entre deux royaumes : le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l'objet de sa quête.Un djihadiste se rend là où une attaque est planifiée pour accomplir sa tâche. Les déplacements sont facilités par l'organisation grâce à un système complexe lui permettant de faire passer des combattants clandestinement d'un pays à l'autre.
16. Combat : le héros et son agresseur s'affrontent dans un combat.La fonction du combat est illustrée, entre autres, lorsqu'une attaque est perpétrée contre un ennemi de l'ÉI.
17. Marque : le héros reçoit une marque.D'après Propp, il doit s'agir d'une marque visible sur le corps comme une blessure. J'amène la signification de « marque » plus loin en y incluant les trophées. Pour l'ÉI, ceux-ci peuvent prendre la forme du corps de l'otage qu'il vient d'exécuter ou de la tête de celui qu'il a décapité.
18. Victoire : l'agresseur est vaincu.Même si l'Occident en tant qu'agresseur ne soit pas catégoriquement vaincu, l'ÉI célèbre le succès de ses opérations dans ses vidéos. Cette réjouissance est l'indicateur pris en considération pour la fonction « victoire ».
Deuxième séquence
Fonction 19 à 31Exemples tirés des vidéos de l'ÉI
19. Réparation : le méfait initial est réparé ou le manque comblé.• L'ÉI en tant que protagoniste : il venge ses pairs tués par l'Occident et les forces de la coalition.
• L'Occident en tant que protagoniste : les pays membres de la coalition mobilisent davantage de ressources en Irak et en Syrie.
20. Retour : le héros revient.L'une ou l'autre des parties rentre dans son propre territoire après avoir mené une opération militaire ou terroriste.
21. Poursuite : le héros est poursuivi.• L'ÉI en tant que protagoniste : les forces armées des pays occidentaux impliqués dans la lutte contre l'ÉI recherchent activement l'auteur d'une attaque.
• L'Occident en tant que protagoniste : l'ÉI menace le dirigeant d'un pays, un journaliste ou un militaire, par exemple.
22. Secours : le héros est secouru.La fonction « secours » rappelle la libération d'un otage, élément du récit souvent évoqué dans les vidéos de l'ÉI. Dans ce cas-ci, l'otage occidental ou membre de l'ÉI est vu comme le héros.
23. Arrivée incognito : le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrée.L'arrivée incognito s'applique, par exemple, à la fuite d'un individu recherché dans son propre pays ou ailleurs dans le monde. Celui-ci doit rester caché.
24. Prétention mensongère : un faux héros fait valoir des prétentions mensongères.• L'ÉI en tant que protagoniste : l'Occident tente de rallier la population syrienne et irakienne contre l'organisation en supportant les groupes de résistance locale. L'information que les militaires transmettent à ces individus pour les inciter à résister à l'ÉI peut être perçue comme mensongère par l'organisation.
• L'Occident en tant que protagoniste : l'ÉI tente de montrer une image positive de la qualité de vie dans les communautés irakiennes et syriennes qu'il assiège. Cette image que le groupe projette dans ses vidéos relève souvent de la désinformation (Bernhardt, 2016, pp. 152-153; Zelin, 2015).
25. Tâche difficile : on propose au héros une tâche difficile.S.O.
26. Tâche accomplie : la tâche est accomplie.S.O.
27. Reconnaissance : le héros est reconnu.L'individu ou le petit groupe responsable d'une attaque contre l'ennemi à combattre est reconnu par les membres de sa communauté et par ses ennemis.
28. Découverte : le faux héros ou l'agresseur [...] est démasqué. S.O.
29. Transfiguration : le héros reçoit une nouvelle apparence.S.O.
30. Punition : le faux héros ou l'agresseur est puni.S.O.
31. Mariage : le héros se marie et monte sur le trône.Chez Propp, cette fonction est la reconnaissance ultime du héros. Par contre, le mariage n'est pas un thème exploité dans les vidéos de l'ÉI. L'organisation possède d'autres façons pour mettre en scène la reconnaissance des héros de ses récits, qu'ils soient occidentaux ou qu'ils soient membres de l'ÉI.
• L'ÉI comme protagoniste : les djihadistes prêts à mourir pour défendre le califat et la sharia contre ses ennemis sont glorifiés par les membres de l'organisation. Leur mort au combat leur donne accès au titre honorifique de martyr.
• L'Occident comme protagoniste : les militaires membres des troupes des pays occidentaux qui se battent contre l'ÉI sont perçus comme des héros par leur gouvernement et la population qui les appuie.

Plusieurs auteurs ont repris les travaux de Propp, dont Greimas. Celui-ci ne partage pas sa conception des personnages. Il les définit plutôt comme des fonctions vides (qui sont fixes chez Propp) qui peuvent être remplies de différentes façons et par plusieurs actants pour ensuite devenir des « acteurs tangibles » (de Geest, 2003, p. 3). Ces rôles peuvent être tenus tant par des individus, que des groupes, des animaux ou encore des entités abstraites. Parallèlement, il revoit les 31 fonctions de Propp pour les réduire au nombre de trois : l’acceptation, la rupture et l’accomplissement du contrat.

Pour des fins d'analyse, une hybridation des postulats de Propp et de Greimas est préconisée. Le concept de dramatis personae ne permet pas de bien cerner tous les personnages présents dans les vidéos de l'ÉI. Ainsi, la foi musulmane peut difficilement tenir le rôle d'auxiliaire à cause de la définition rigide de Propp alors que c'est de cette façon qu'elle nous est présentée dans plusieurs vidéos (Wilayat Halab, 14 mai 2016, Wilayah Ninawa, 20 juillet 2016, Wilayat al-Furat, 27 juillet 2016). Il en est de même avec d'autres personnages qu'il est impossible de catégoriser d'après ce modèle. De plus, la réduction des fonctions proposée par Greimas restreint considérablement les possibilités d'analyse. En somme, les 31 fonctions de Propp et la conception des personnages de Greimas offrent à la fois une structure d'analyse et une latitude dont l'étude peut bénéficier.

[1] Voir annexe 1

[2] Voir annexe 2

2.2 Propagande

L’usage de l’information comme arme de guerre a atteint une prépondérance sans précédent (armée américaine, 2013). Les sources d’information se multiplient et la vitesse à laquelle les messages sont transmis a augmenté de façon exponentielle. La propagande, particulièrement celle de l’ÉI, est donc plus rapidement propagée (Bole & Kallmyer, 2016, p. 30). Aussi, son administration centralisée-décentralisée est un élément caractéristique de sa stratégie. Des centres décisionnels médiatiques tels que le Centre médiatique Al-Hayat et la Fondation Al-Furqan produisent et diffusent du contenu audioscriptovisuel de qualité à grande échelle. Subséquemment, de plus petits centres médiatiques régionaux s'en inspirent puis créent et partagent leur propre contenu. Dans le cas des vidéos produites par des centres médiatiques régionaux, le nom du « producteur » est généralement celui de la wilaya dans laquelle elle a été conçue. Bole et Kallmyer expliquent que l'administration de la propagande de l'ÉI s'effectue de telle sorte que « First, centralized starter nodes of dedicated, “professional” IS propagandists create model content and inspire IS' propaganda. Second, decentralized and loosely connected digital networks provide a mechanism to distribute this content to larger audiences » (2016, p. 33). Cette réalité pose un nouveau défi pour les stratèges qui luttent contre le terrorisme.

Afin de guider la recherche, il importe donc de définir la propagande en tenant compte du sujet de la thèse. Puisque l’étude de la propagande est une discipline vieille de plus d’un siècle, d’innombrables définitions de ce terme existent et varient en orientation et en précision selon le champ d’expertise des auteurs et la période à laquelle elles ont été pensées (Briant, 2015, p. 9). Certaines sont plus larges et inclusives, alors que d’autres sont spécifiques. D'après le corpus à la fois classique et contemporain des travaux qui ont été colligés, la propagande peut être classée de multiples façons. Compte tenu de l'objet de la recherche, j'ai choisi de définir la propagande de l'ÉI en fonction de la qualité de l'information que le groupe véhicule et du rôle de ses énonciations. La définition retenue devra correspondre aux particularités de l'organisation, spécifiquement de celle mise en scène dans ses vidéos.

2.2.1 Qualité de l'information

Pour commencer, l’armée américaine indique que la propagande se divise en deux branches : la désinformation et la mésinformation. La première est définie comme une « information disseminated primarily by intelligence organizations or other covert agencies designed to distort information and deceive or influence » (2003, chapitre 11, paragraphe 3) alors que la seconde est « unintentionally incorrect information emanating from virtually anyone for reasons unknown, or to solicit a response or interest that is not political or military in origin » (2003, chapitre 11, paragraphe 5). Doob partage cette idée, car il affirme que la propagande repose sur des propos non scientifiques et sur des valeurs sociétales douteuses (1949, p. 240). Cette position implique que l'information dite « de propagande » est systématiquement fausse ou partiellement vraie. Or, celle-ci ne correspond pas à la propagande de l'ÉI. En effet, les vidéos de décapitation d'otages, par exemple, montrent un fait qui est bien réel. De fait, ces définitions ne conviennent pas à la présente recherche.

Ensuite, la conception de la propagande d'Ellul est plus convenable pour cette thèse. Ce dernier souligne que, pour réaliser une étude complète et réussie d'un objet de recherche comme la propagande, il faut éviter de se limiter à l'analyse de l'information fausse ou inexacte (1990, p. 6). Toutefois, il ajoute qu'il est impératif de la définir de manière précise. Par conséquent, les définitions trop élémentaires comme celle de Driancourt selon laquelle « Tout est propagande » doivent être écartées.

Puis, les définitions de Daniel Lerner et d’Harold Lasswell se rapprochent davantage de la réalité de l’ÉI. De surcroît, elles cadrent mieux avec la recherche puisqu’elles évoquent l’usage des symboles. Selon Lasswell, la propagande est une « […] technique of influencing human action by the manipulation of representations. These representations may take spoken, written, pictorial or musical form » (1934, p. 13). Lerner, quant à lui, affirme qu’elle représente « […] le moyen d’altérer les rapports de puissance dans un groupe en modifiant les attitudes par une manipulation de symboles » (1951, p. 342). Comme il a été expliqué dans la section précédente, l'ÉI véhicule de nombreux symboles dans ses messages de propagande.

La définition de la propagande choisie pour cadrer ma recherche doit donc tenir compte de la qualité de l'information. Il faut également qu'elle soit inclusive ; tant les faits véridiques que la désinformation et la mésinformation sont matière à analyse. De plus, elle doit souligner l'importance de la manipulation des symboles dans la communication de propagande.

2.2.2 Rôle des énonciations

Selon Austin, deux classes d'énonciations composent le langage : l'énonciation constative et l'énonciation performative. La première renvoie à une simple affirmation, voire à une description, qu'elle soit vraie ou fausse. La seconde regroupe les énoncés qui « [font] faire quelque chose par la parole elle-même » (Lane, p.19, tiré d'Austin, 1970).

De nombreux auteurs font valoir la présence d'énonciations performatives dans la communication de propagande. Comme le souligne Ellul « Si l'on fait de la propagande, c'est d'abord par volonté d'action […] » (1990, p. 5). Cooren, Taylor et Van Every (2006) et Cooren (2010) abondent dans le même sens. Ce concept peut être observé dans les vidéos de l'ÉI notamment lorsque le groupe incite le récepteur du message à prendre les armes ou encore à dénoncer l'ennemi qu'il a désigné au préalable.

En conséquence, la meilleure définition de la propagande pour cette thèse doit mettre de l'avant le concept de la performativité tout en étant inclusive du point de vue de la qualité de l'information.

2.2.1 La propagande propre à l'ÉI

Somme toute, la définition qui convient le mieux pour cadrer cette recherche est celle de Briant. Elle est la plus complète et se situe à la croisée des deux particularités de la communication de propagande de l'ÉI présente dans ses vidéos. D'après l'auteure, la propagande est définie ainsi :

The deliberate manipulation of representations (including text, pictures, video, speech, etc.) with the intention of producing any effect in the audience (e.g. action or inaction; reinforcement of transformation of feelings, ideas, attitudes of behaviours) that is desired by the propagandist.  (2015, p. 9)

Cette définition est inclusive quant à la qualité de l'information, c'est-à-dire qu'elle englobe les faits véridiques au même titre que la désinformation et la mésinformation, en plus d'accorder une place centrale à la manipulation des symboles. C'est donc celle-ci qui sera retenue pour cadrer le reste de la recherche.

2.3 Les théories narratives appliquées à la propagande de l'ÉI

De nombreuses études ont été effectuées sur l'aspect narratif de la propagande. L'une des plus classiques est sans doute l'œuvre de Tchakhotine. Ce dernier consacre une partie importante de ses travaux au symbolisme de la propagande politique hitlérienne. Il conçoit les symboles politiques, tant concrets qu'abstraits, comme « des formes simples représentant des idées voire même des systèmes ou des doctrines fort compliquées et abstraites » (1952, p. 262). Il insiste sur le fait qu'ils sont courts, compréhensibles, clairs et qu'ils transmettent aisément une « idée agissante ». Le schéma ci-dessous, tiré de son ouvrage Le viol des foules par la propagande (1952), montre la relation entre le signifiant, le symbole politique, et le signifié, soit sa signification ou son contenu.

Figure 1 - Schéma montrant la relation entre le symbole politique (signifiant) et sa signification (signifié) (Tchakhotine, 1952, p. 262).

Figure 1 – Schéma montrant la relation entre le symbole politique (signifiant) et sa signification (signifié) (Tchakhotine, 1952, p. 262).

La théorie de Tchakhotine complète bien la conception conventionnelle du symbole expliquée à la section 2.1.1.2 selon laquelle un symbole, le signifiant, comporte deux faces : le signifié et le référent.

Ainsi, la Croix du christianisme renvoie au sacrifice du Christ sur la croix de la même manière que la faucille et le marteau propres au régime communiste représentent la valeur du travail des paysans et des ouvriers et que les tours jumelles du World Trade Center font penser aux attentats du 11 septembre 2011. Ces symboles sont simples et évocateurs. Ces signifiés ont une charge symbolique qui leur est propre.

Pour Tchakhotine, un symbole a un énorme potentiel agissant : « les symboles peuvent devenir des instruments extrêmement actifs pour agglomérer ou pour mettre au pas les multitudes » (p.263). De types graphiques, gestuels ou sonores, ils sont employés pour intimider et inspirer la crainte.

Compte tenu du fait que « […] the overarching purpose of IS’s [information operations] campaign is to shape the perceptions and polarise the support of audiences via messages that interweave appeals to pragmatic and perceptual factors » (Ingram, 2015, p. 729), il est possible de produire des parallèles entre le symbolisme politique de Tchakhotine et les symboles contenus dans les messages vidéos de l'ÉI. Par exemple, la cible placée sur la tête de certains politiciens dans la vidéo « Ma vengeance » (Al-Hayat Media Center, 2016) rappelle un viseur optique[1]. On peut en déduire que ce symbole graphique est une menace pour ceux à qui l'ÉI en veut et que l'organisation juge que ces individus méritent la mort. De plus, le symbole sonore qu'est l'expression « Laws created by Allah » employée pour décrire la charia dans la vidéo « And Allah Will Be Sufficient For You Against Them » (Wilaya al-Furat, 2016) évoque la pureté et le caractère sacré de ces règles.

 Ce contraste entre la peur et l'adoration rappelle la théorie de la catégorisation de Bole & Kallmyer. Ces auteurs avancent que les messages de l'ÉI s’agglomèrent autour de deux objectifs : l’intimidation et la radicalisation (2016, p. 41). Ceux empreints de terreur s’adresseraient à leurs ennemis alors que ceux qui suscitent l’admiration seraient destinés aux alliés potentiels, comme d’autres groupes armés. L’un ou l’autre serait exploité tantôt pour tirer profit de bénéfices potentiels, tantôt pour se sortir d’une situation précaire dans laquelle l’organisation se trouve au moment de la production du message.

Par ailleurs, Farwell croit plutôt que l'ÉI diffuse trois types de messages. Tout comme Bole & Kallmyer, il avance que les images victorieuses servent au recrutement de nouveaux membres alors que les images de terreur visent à intimider leurs adversaires (2014, p. 50). En revanche, il relève une troisième catégorie : celle de la sympathie. Dans plusieurs vidéos, on peut voir les soldats de l'ÉI nourrir et protéger les communautés dans lesquelles ils sont installés. D'après Farwell, ces images « aim to communicate the message that, while strictly Islamic, ISIS stands for promoting the welfare of people, not murdering them » (2014, p. 50).

 

 


[1] Un viseur optique est un dispositif placé sur une arme afin de mieux viser la cible.

 

2.4 Opérationalisation

2.4.1 L'Occident : Alignée avec la vision de l'ÉI de l'Occident

Les pays qui font partie de l'Occident varient d'un auteur à l'autre. En effet, ce terme connaît bon nombre de définitions qui diffèrent en fonction de la réalité qu'elle sert. Par exemple, d'un point de vue strictement géographique, l'Occident regroupe tous les pays situés à l'ouest de la carte eurocentrée par opposition à l'Orient. En revanche, si le Canada et les États-Unis partagent plusieurs ressemblances sur le plan politique – sans que ces deux pays n'aient le même système de gouvernement – d'importantes distinctions politiques existent entre ceux-ci et la Colombie, notamment.

Or, l'ÉI s'adresse à un Occident homogène et se distancie drastiquement de lui. Il est nécessaire que les pays que je considère comme occidentaux dans ma recherche présentent à la fois des similitudes idéologiques entre eux et des différences avec l'ÉI. En outre, ces nuances sont souvent évoquées dans les vidéos de l'organisation par des attributs tels que « peuple démocratique » ou encore « peuple de mécréants ». L'ÉI désigne lui-même le Canada, les États-Unis, la France, la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne, le Portugal, le Royaume-Uni, l'Italie, les Pays-Bas et l'Australie comme des pays occidentaux. Par ailleurs, ils font tous partie de la Coalition mondiale contre Daesh.

2.4.2 Les thèmes

Le thème global d'une vidéo est déterminé après son visionnement. Il s'agit de son essence, de sa raison d'être. Il est attendu que les thèmes possibles soient en nombre limité (voir section 2.3 : susciter la peur, susciter l'admiration, susciter la sympathie ou autre) à l'inverse des symboles.

2.4.3 Les symboles

Un symbole est un indicateur perceptible. Contrairement aux thèmes globaux qui sont le résultat de l'analyse et de la compréhension du chercheur, les symboles sont spécifiques et produits par l'émetteur du message au moment de son encodage. Certes, le décodage du message est subjectif puisqu'il requiert une part importante d'interprétation. Cependant, le but de ma recherche n'est pas d'en comprendre la signification, mais bien d'en établir la cartographie. Comme il l'a été expliqué à la section 2.1.1.2, un symbole peut être un mot, un groupe de mots, une image, un son ou un geste.

 

3. Méthodologie

Compte tenu des sections précédentes, la méthodologie qui convient le mieux à cette recherche et qui permet d'obtenir les données les plus intéressantes est l'analyse structurale. Celle-ci sera réalisée sur un ensemble de vidéos officielles de l'ÉI. Parmi toutes les séquences analysées, les scènes sont l’unité qui « [est] systématiquement observé[e] et analysé[e] » (Bonneville, Grosjean & Lagacé, 2007, p. 101).

3.1 Échantillon et disponibilité des données

L’échantillon est composé des vidéos de langues française et anglaise (en tout ou en partie) ou sous-titrées en français et en anglais (en tout ou en partie), ayant trait aux attaques (perpétrées ou potentielles) dans les pays occidentaux, revendiquées ou supportées par l'organisation, qui sont produites par l'ÉI et qui ont été diffusées depuis juin 2014 (jusqu'à saturation empirique). Ces vidéos sont facilement accessibles sur des sites Web tels que jihadology.net ou encore dailymail.co.uk.

Il est à noter que, pour les vidéos sous-titrées, seules celles accompagnées de sous-titres officiels (présents lors de la diffusion initiale de la vidéo) seront analysées. De plus, le choix des vidéos s'adressant uniquement aux pays occidentaux ou les concernant est justifié, car ceux-ci font partie des cibles de l'ÉI (27 juin 2016a). Le statut bilingue du Canada constitue un motif raisonnable à la limitation de l’analyse structurale aux deux langues officielles. En évitant d’avoir recours à une traduction effectuée par une tierce partie, une source de biais potentiel est éliminée.

            De surcroît, la période choisie est particulièrement pertinente puisqu'elle représente un terreau fertile à l'analyse. En effet, un événement déterminant pour l'ÉI a marqué le mois de juin en 2014 : la prise de Mossoul. Après quatre jours de combat, le groupe prend le contrôle de la ville de Mossoul, en Irak, le 10 juin 2014. Il en a fait son fief, et y assoit son pouvoir. Dès lors, on note une amélioration considérable dans la production des vidéos de l'ÉI. La même année, on commence à sentir sa présence en Occident. On assiste, par exemple, à la fusillade du 22 octobre 2014 à Ottawa, à la prise d'otage de Sydney les 14 et 15 décembre 2014, aux attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes du 7 et du 8 janvier 2015, à ceux de Paris le 13 novembre 2015, à la fusillade de San Bernardino du 2 décembre 2015, aux attentats de Bruxelles du 22 mars 2016, à ceux d'Orlando le 12 juin 2016, etc.

3.2 Limites de la méthodologie

En contrepartie, le fait de ne pas analyser les messages produits dans une autre langue que l’anglais ou le français constitue une source de biais. Effectivement, seule une partie des messages audiovisuels produits par l’ÉI est prise en considération, ce qui ne permettra pas de transposer les résultats obtenus à l’ensemble de la stratégie vidéo. Dans le même ordre d’idées, les conclusions tirées à la lumière de cette recherche ne seront pas généralisables à d'autres moyens de communication ou encore à d'autres groupes. Également, aucune relation de cause à effet ne peut être établie entre les variables de par la nature qualitative de la recherche. Pour finir, l’analyse structurale comporte une part de subjectivité à laquelle tout chercheur s’expose inévitablement.

3.3 Processus de cueillette des données

La première étape du processus de cueillette des données est la création d'une liste des vidéos répondant aux critères de sélection depuis juin 2014. Ensuite, les vidéos sont choisies aléatoirement parmi celle-ci. Après la transcription d'une vidéo, chaque scène est décortiquée et reconstituée avec les éléments visuels, textuels et auditifs qui la composent. Le processus est répété jusqu'à l'atteinte d'une saturation empirique.

Les segments en anglais et en français sont reproduits ad litteram. Ma connaissance sommaire de l'arabe me permet de retranscrire une partie des segments dans cette langue afin de favoriser la compréhension globale de la trame narrative des vidéos. En effet, il est rare qu'une vidéo soit exclusivement en anglais ou en français. Elles sont souvent entrecoupées d'expressions arabes ou encore de versets du coran. La date, la province (Wilaya) dans laquelle elle a été produite et thème général est également noté.

3.4 Instrument de mesure

3.4.1 Le schéma actantiel

Afin de s'assurer que les résultats obtenus soient fidèles à la réalité, il est nécessaire de choisir un instrument de mesure adéquat et d'analyser les données de manière rigoureuse. Dans un premier temps, le schéma actantiel sera employé pour décrire le parcours narratif de chacune des vidéos analysées de manière globale. Ce type de schéma est la composante la plus dynamique de l’analyse structurale. Il permet de visualiser graphiquement les relations qu’entretiennent les actants entre eux. Les actants de base sont au nombre de trois : (1) l’objet convoité, (2) le sujet qui tente d’obtenir l’objet et (3) les actions qu’il mène pour y arriver. Dans sa forme minimale, il se présente de cette manière :

schéma de quête (minimal)

Schéma 3 – Schéma actantiel simple

À ce schéma actantiel minimal peuvent s’ajouter les autres actants, soit le destinateur, le destinataire, l’adjuvant et l’opposant.

À la lumière de la section 2.1.1.1, nous avons vu que l’opposition[7] est le moteur du récit. Ainsi, les disjonctions doivent être au cœur de la méthodologie. Grâce aux « valorisations » (Piret, Nizet & Bourgeois, 1996), le schéma actantiel permet de représenter adéquatement cette dichotomie. Celles-ci sont représentées par les signes « + » et « – ». Pour illustrer l’opposition davantage, on peut complexifier le schéma et y ajouter l’actant inverse et sa valorisation.

[7] Les termes « disjonction », « opposition » et « dichotomie » sont employés comme synonymes.

Schéma de quête sous sa forme la plus complète

Schéma 4 – Schéma actantiel complexe

Voici un exemple tiré de la vidéo « And Allah Will Be Sufficient For You Against Them ». Le narrateur explique que l'ÉI contrôle la ville d'Abu Kamal et qu'il doit la défendre contre les soldats de la Sahwat[8].

 Schéma  5 - Schéma actanciel de la bataille d'Albu Kamal du point de vue de l'ÉI (27 juillet 2016)

[8] Sahwat, ou Fils de l’Irak en français, est le nom donné à la milice sunnite irakienne financée par les États-Unis.

3.4.2 Les structures de disjonction

Dans un second temps, une fois que le portrait global de la vidéo a été dressé à l’aide du schéma actantiel, des structures plus simples – en l’occurrence la structure parallèle, la structure hiérarchisée et la structure croisée (Piret, Nizet & Bourgeois, 1996) – sont utilisées pour décortiquer les vidéos. L’objectif est de sélectionner les éléments les plus chargés affectivement et de les opposer à leur contraire afin de comprendre leur relation disjonctive (Piret, Nizet & Bourgeois, 1996). La structure la plus appropriée est choisie en fonction des particularités des oppositions. Celles-ci sont abordées au point suivant.

Elles sont toutes composées d’un axe (la catégorie de réalité à laquelle appartiennent les termes de la relation) et de termes qui s’opposent l’un à l’autre, ou le contenu informationnel (Moscovici, 1061).  De manière générale, la relation de disjonction s’écrit comme suit :

Formule générale de la relation de disjonction

Schéma 6 – Relation de disjonction de base tiré de Piret, Nizet & Bourgeois, 1996

A et B sont les termes de la relation de disjonction.

X est l’axe sémantique.

Les données choisies pour être analysées par les structures doivent répondre à quatre critères. Les termes qui composent la disjonction doivent s’opposer fondamentalement, faire partie du même axe sémantique, être exhaustifs – dans le sens où leur relation est uniquement composée de ces termes – et est impossibles à confondre entre eux (Piret, Nizet & Bourgeois, 1996). Dans les trois prochaines sections, j’expliquerai les différents types de structure à l’aide d’exemples tirés de vidéos de l’ÉI dans le but d’offrir au lecteur une meilleure compréhension de la méthodologie en prévision de la présentation des résultats.

3.4.2.1 La structure parallèle

La structure parallèle est utilisée lorsque les termes de l’opposition sont liés par une double implication logique. Cette relation est transitive d’un niveau à l’autre, c’est-à-dire que le premier élément de la colonne doit avoir la même connotation (positive ou négative) que ceux des niveaux inférieurs. Prenons l’un des couplets de la nasheed tirée de la vidéo « Votre silence vous tue » comme exemple. Ce chant s’adresse au peuple français.

Au nom de votre liberté chère à vos yeux

Pour nous, tous vos biens, vos vies, n’ont rien de sacré

Votre sang coulera pour vos crimes odieux.

Ce passage pose la liberté, les biens et la vie des Français comme étant inférieurs à ceux des musulmans. Ces termes sont donc opposés et peuvent être illustrés ainsi :

Schéma 7 – Structure parallèle « Valeur aux yeux des musulmans »

3.4.2.2 La structure hiérarchisée

Ce type de structure est utile lorsque le terme d’une opposition correspond à l’axe d’une autre relation de disjonction.

Schéma 8 – Structure hiérarchisée « Roles in the indirect combat in Syria »

 

La vidéo « And Allah Will Be Sufficient For You Against Them » (Wilaya al-Furat, 2016) met en scène un Américain en train d’aider un Sahwa[1] à se préparer à prononcer une allocution devant une caméra en lien avec la guerre qui sévit en Syrie. L’ÉI les qualifie tous deux d’apostats. La structure ci-dessus illustre la relation entre l’ÉI et les apostats : le premier a une connotation positive alors que les seconds sont ses ennemis. Elle permet également de diviser les apostats en deux et de les opposer en raison du rôle qu’ils ont tenu dans la vidéo.

3.4.2.3 La structure croisée

            Cette structure permet d’énoncer quatre combinaisons de réalités fécondées, qui pourraient théoriquement exister, issues du croisement de disjonctions, ou deux axes. Il est possible que toutes les réalités ne soient pas fécondées. Ces zones de la structure croisées sont hachurées. Les réalités et les axes non-manifestés et implicites sont écrites entre parenthèses (Pirez, Nizet & Bourgeois, 1996). Comme dans les autres types de structures, la valorisation est ajoutée sous chacun de axes la disjonction. Celle d’un terme est le résultat de l’addition des deux axes qui la touchen. La situation souhaitée dans le récit est marquée du double « + ».

            Dans la vidéo « And Allah Will Be Sufficient For You Against Them » (Wilaya al-Furat, 2016), le narrateur encourage les États-Unis à envoyer des troupes et de l’équipement militaire pour combattre l’ÉI sur son territoire. Le groupe croit qu’il les vaincra, lui laissant le champ libre pour récupérer les armes, les munitions et les véhicules abandonnés par les Américains. Voici comment les relations qui composent cette séquence narrative sont représentées dans le schéma croisé :

 

 


[1] Un combattant de la Sahwat.

 

Schéma 9 – Structure croisée « Mobilize your forces »

 

3.4.2.4 Choisir la meilleure structure

Selon Piret, Nizet & Bourgeois (1996), le choix de la meilleure structure repose sur trois directives : la consistance interne, la stimulation heuristique et la parcimonie. La première indique que la description retenue pour l’analyse structurale doit suivre les mêmes règles que celles des informations à organiser. Des disjonctions unies « membres à membres par des relations de double implication logique » (p.87) doivent être traitées dans une structure parallèle. Dans le cas où des termes sont à la fois des inverses d’une disjonction et axe d’une autre, il faut employer la structure hiérarchisée. Si on repère des réalités fécondées issues d’une combinaison de disjonctions, la structure croisée est préférable. La seconde préconise le choix de la structure qui est susceptible de produire le plus d'hypothèses. Dans le cas où le premier critère ne mène pas à un choix clair, il faut opter pour la structure la plus féconde. Finalement, la structure parallèle étant plus simple que la structure hiérarchisée, laquelle est moins complexe que la structure croisée, la troisième directive recommande de choisir la solution la plus simple, en cas de doute.

3.5 Analyse des données      

            Dans un second temps, l'analyse des données doit être effectuée de sorte à assurer la plus grande fiabilité possible. Certaines données ont donc été réparties dans des catégories exhaustives et homogènes (Bonneville & al., 2007, p. 200). À l’inverse de la date, du titre des vidéos et des provinces, qui ne requièrent aucune étiquette supplémentaire, les thèmes et les symboles ont été minutieusement catégorisés.

            Certaines catégories de symboles et de thèmes ont été définies a priori grâce aux informations recueillies dans la revue de littérature alors que « […] d'autres émergeront du terrain » (idem, p. 194). Les catégories de symboles identifiées a priori sont l’évocation du calife comme héros, des kouffar[1] et de l’Occident comme ennemi lointain, la mention de pronoms rassembleurs, les allusions au succès de l’ÉI alors que les thèmes attendus sont susciter la peur, l'admiration et la sympathie. Ce modèle mixte permet, d’une part, d’encadrer la recherche et, d’autre part, de favoriser la manifestation de nouveaux éléments ordonnés à mesure que l’analyse progressera (L'Écuyer, 1987). Cette démarche est la plus appropriée compte tenu du caractère exploratoire de l'étude.

            Dans le but de minimiser les risques liés à la fidélité aux données, le système de codage a été soumis à un test de fiabilité intra-codeur à deux reprises. Étant donné que l’analyse a été répartie sur plusieurs semaines, il a été possible et nécessaire d’effectuer ce test lorsque la moitié des vidéos ont été analysée ainsi qu’à la toute fin de la collecte de données pour valider la pertinence des catégories et la fiabilité du processus (voir le calendrier de travail). Des ajustements ont été effectués par la suite.


[1] Nom péjoratif donné aux infidèles.

 

4. Présentation des résultats de recherche

Afin de saisir tout le sens des symboles et des thèmes récurrents présents dans les vidéos de l'ÉI, l'adoption d'une vision globale de la situation est nécessaire. Le tableau 4 présente donc la chronologie des vidéos produites et diffusées par l'ÉI depuis juin 2014 qui répondent aux critères de sélection énumérés à la section 3.1. Le tableau 4 répertorie également les événements importants du conflit qui oppose l'organisation et l'Occident. La colonne « Thème » permet de visualiser la redondance des messages : la menace des pays occidentaux, l’appel au djihad, la victoire de l’ÉI, la glorification, la vie sous le califat et l’explication géopolitique. Les thèmes sont ensuite jumelés à leur objectif respectif. J’y reviendrai à la section 4.2. De cette façon, il est possible de déterminer s'il correspond aux catégories proposées à la section 2.3 (1. Susciter la peur, 2. Susciter l'admiration ou 3. Susciter la sympathie) ou s'il appartient à une toute nouvelle catégorie d’objectifs. Celles qui ont été trouvées a priori de même que celles qui ont été découvertes à l'issue de l’analyse sont expliquées plus en profondeur à la section 4.3.

Le contenu des vidéos du tableau 4 est ensuite analysé de manière plus détaillée pour en dégager ce que j'appelle la « structure type », laquelle comporte deux perspectives : celle de l'ÉI en tant que protagoniste (Sujet) et de l'ÉI en tant qu'antagoniste (Opposant). Cette structure sera illustrée à l'aide de deux schémas actantiels à la section 4.4 dans les tableaux 5 et 6.

Puis, le contenu est soumis à une dernière analyse pour extraire les symboles récurrents. Ces derniers sont comparés aux catégories de symboles de la section 3.5.

4.1 Chronologie

Il est à noter que puisque la première phase de la collecte de données (création d'une liste exhaustive des vidéos) a eu lieu en juillet 2016, celle-ci s'échelonne donc sur deux ans et un mois. La saturation empirique étant atteinte, il n'est pas nécessaire de recueillir davantage de données pour l'atteinte des objectifs de ma thèse. De plus, cette liste ne regroupe pas tous les événements du conflit qui oppose l'ÉI et l'Occident, mais ceux ayant eu un impact significatif sur sa stratégie vidéo.

Tableau 4 – Liste des vidéos produites par l'ÉI depuis juin 2014 correspondant aux critères de sélection et des événements clé du conflit opposant l'ÉI et l'Occident

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4.2 Objectifs, thèmes et symboles

À la lumière de ma recherche, j’ai observé qu’il existait une hiérarchie de classification entre les objectifs, les thèmes et les symboles. Les objectifs sont ce qui donne une direction aux vidéos, le « pourquoi ». Les thèmes sont les sujets des messages transmis, le « quoi ». Finalement, les symboles teintent les messages, ils sont le « comment ». Ces trois éléments sont décrits dans la présente section.

Suite à la collecte des données, j'ai pu constater la redondance des thèmes choisis par l’ÉI. Toutes les vidéos traitent d’au moins un des thèmes suivants : la menace des pays occidentaux, l’appel au djihad, la victoire de l’ÉI, la glorification, la vie sous le califat et l’explication géopolitique. Certaines vidéos en abordent plusieurs à la fois.

4.2 Redondance des thèmes généraux

4.3 Nouvelles catégories : le sens du devoir, la victimisation et la « vérité »

 

4.2.1.1 Susciter la peur

4.2.1.2 Susciter l'admiration

4.2.1.3 Susciter la sympathie

4.2.1.4 Le sens du devoir

4.2.1.5 La victimisation

4.2.1.6 La démystification

4.3 Les symboles

4.4 L'importance de l'inversion du rôle de l'ÉI

 

4.5 Les deux structures types : un schéma narratif superposé

            Comme je l'ai démontré à la section précédente, l'inversion du rôle de l'ÉI dans ses vidéos est primordiale dans sa stratégie. Ceci fait en sorte que presque toutes les vidéos principales de l'ÉI partagent la même structure. J'entends par « vidéo principale » les productions vidéo de qualité supérieure qui s'adressent à un public large et international. Elles suivent l'une ou l'autre des deux structures types illustrées dans cette section. Les vidéos « Orlando Attack » et « Votre silence vous tue » en font partie.

            À l'inverse, les vidéos secondaires ne suivent que rarement les deux structures types. Non seulement elles sont différentes des vidéos principales du point de vue structurel, mais on remarque également des différences notables entre la qualité, le thème et le public auquel s'adressent ces vidéos. Les vidéos secondaires sont plus locales. Elles peuvent concerner les raids ciblés dans de petits villages, par exemple. La langue parlée et sous-titrée est majoritairement l'arabe dialectal avec quelques interventions en anglais, en français ou encore en russe. De plus, la qualité de ces vidéos est souvent inférieure à celle des vidéos principales. Elles sont plus courtes et le montage est moins complexe. Puisque le thème ne concerne pas l'Occident (le public international le plus courant de l'ÉI), que la langue choisie n'est pas l'anglais, soit la langue de prédilection de l'organisation pour s'adresser à la communauté internationale, et que la qualité de production des vidéos est similaire et inférieure à celles des vidéos principales, on peut conclure que ces vidéos font partie d'une catégorie à elles seules.

            Étant donné qu'il arrive que les vidéos secondaires fassent référence à l'Occident et comportent des parties en français ou en anglais, elles ont été initialement incluses dans mon échantillon. Cependant, ces segments sont insignifiants comparativement au reste du contenu. Les vidéos secondaires sont donc exclues de l'analyse.

Tableau 9 Schéma superposé ÉI en tant qu'opposant

Tableau 9 Schéma superposé ÉI en tant qu'opposant

Tableau 5 – Structure type 1 : Schéma actantiel, vidéos de l'ÉI en tant qu'antagoniste

Tableau 10 - Schéma superposé ÉI en tant que sujet

Tableau 10 – Schéma superposé ÉI en tant que sujet

4.6 Susciter la peur, l'admiration et la sympathie

4.7 Présentation de la stratégie vidéo destinée à l’Occident depuis le 1er octobre 2014

5. Discussion

6. Conclusion


Annexe 1

Les 31 fonctions narratives de Vladimir Propp (tiré intégralement de Propp, 1970, chapitre 3)

Séquence préparatoire

  1. Éloignement : un des membres de la famille s'éloigne de la maison.
  2. Interdiction : le héros se fait signifier une interdiction.
  3. Transgression : l'interdiction est transgressée.
  4. Interrogation : l'agresseur essaye d'obtenir des renseignements.
  5. Information : l'agresseur reçoit des informations.
  6. Tromperie : l'agresseur tente de tromper sa victime pour s'emparer d'elle ou de ses biens.
  7. Complicité : la victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle.

Première séquence

  1. Méfait : l'agresseur nuit à l'un des membres de la famille ou lui porte préjudice.

8a. Manque : l'agresseur manque quelque chose à 'un des membres de la famille ; l'un des membres de la famille a envie de posséder quelque chose.

  1. Médiation : la nouvelle du méfait ou du manque est divulguée on s'adresse au héros par une demande ou un ordre, on l'envoie ou on le laisse partir.
  2. Début de l'action contraire : le héros-quêteur accepte ou décide d'agir.
  3. Départ : le héros quitte sa maison.
  4. Première fonction du donateur : le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc., qui le préparent à la réception d'un objet ou d'un auxiliaire magique.
  5. Réaction du héros : le héros réagit aux actions du futur donateur.
  6. Réception de l'objet magique : l'objet magique est mis à la disposition du héros.
  7. Déplacement dans l'espace entre deux royaume : le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l'objet de sa quête.
  8. Combat : le héros et son agresseur s'affrontent dans un combat.
  9. Marque : le héros reçoit une marque.
  10. Victoire : l'agresseur est vaincu.

Deuxième séquence

  1. Réparation : le méfait initial est réparé ou le manque comblé.
  2. Retour : le héros devient.
  3. Poursuite : le héros est poursuivi.
  4. Secours : le héros est secouru.
  5. Arrivée incognito : le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrés.
  6. Prétention mensongère : un faux héros fait valoir des prétentions mensongères.
  7. Tâche difficile : on propose au héros une tâche difficile.
  8. Tâche accomplie : la tâche est accomplie.
  9. Reconnaissance : le héros est reconnu.
  10. Découverte : le faux héros ou l'agresseur […] est démasqué.
  11. Transfiguration : le héros reçoit une nouvelle apparence.
  12. Punition : le faux héros ou l'agresseur est puni.
  13. Mariage : le héros se marie et monte sur le trône.

Annexe 2

Les sept dramatis personae et leur sphère d'actions (tiré intégralement de Propp, 1970, chapitre 6)

  1. L'agresseur : commet le méfait, engage le combat et poursuit le héros.
  2. Le donateur : prépare la transmission de l'objet magique et le remet au héros.
  3. L'auxiliaire universel, partiel ou spécifique : vient en aide au héros (déplacement, réparation du méfait, secours pendant la poursuite, accomplissement de la tâche difficile, transfiguration du héros).
  4. La princesse/le père : demande au héros d'accomplir la tâche difficile, impose la marque.
  5. Le mandateur : confie la quête au héros.
  6. Le héros : part en vue de la quête, réagit aux exigences du donateur et se marie.
  7. Le faux héros : part en vue de la quête, réaction négative aux exigences du donateur et use d'imposture afin de se fait passer pour le héros.