Thèse

1. Introduction

1.1 Contexte

En 2011, les pays du Moyen-Orient sont en plein printemps arabe. Bachar al-Assad, président de la République arabe syrienne, réagit de façon particulièrement violente envers les manifestants. Ils contre-attaquent puis s’engagent dans une guerre civile. En 2012, l’État islamique d’Irak (ÉII) renaît des cendres d’al-Quaïda en Irak (AQI) avec Abou Bakr al-Baghdadi à sa tête. Celui-ci envoie des djihadistes en Syrie pour former le Front al-Nosra afin de soutenir les rebelles. Au même moment, il recrute de nouveaux djihadistes en Irak et attaque des prisons pour libérer d’anciens alliés.

Puis, en décembre 2012, le département du Trésor des États-Unis reconnaît al-Nosra comme une branche d’al-Quaïda et l’accuse d’exploiter « […] the instability inside Syria for its own purposes, using tactics and espousing an ideology drawn from [AQI] that the Syrian people broadly reject » (Weiss & Hassan, 2016, p. 145). Au lieu de marginaliser le mouvement, cette nouvelle étiquette a attiré la sympathie d’alliers potentiels.

En 2013, l’ÉII s’étend jusqu’en Syrie et devient l’État islamique en Irak et au Levant (ÉI). Al-Baghdadi annonce alors la fusion de l’ÉI et du Front al-Nosra et qu’il en assurerait le contrôle. Al-Zawahiri, le chef d’al-Quaïda s’y oppose publiquement et ordonne la dissolution de l’ÉI – ce qui ne s’est évidemment pas produit. Par la même occasion, il somme les deux groupes de retourner dans leur territoire respectif, soit en Irak et en Syrie, et d’y rester – ce qui ne s’est pas produit non plus. Par la suite, l’ÉI continue de prendre de l’expansion en Syrie puisqu’il est toléré par le régime d’al-Assad.

Cette présence en Syrie donnait l’opportunité à l’ÉI de susciter la grogne entre les sunnites, oppressés par leur gouvernement, et les chiites, qui sont la proie du groupe terroriste. L’ÉI se présentait comme une solution pour les peuples sunnites ; il voulait les aliéner. Plus ceux-ci joignaient ses rangs, plus l’ÉI occupait une grande partie du territoire. En 2014, le groupe a réussi à contrôler approximativement 1/3 de l’Irak. La même année, al-Quaïda annonce qu’elle rompt ses liens avec l’ÉI à cause de son idéologie ultraconservatrice, de sa barbarie et de sa façon d’assoir son pouvoir.

1.2 Problématique et objectifs de la recherche

1.3 Question générale de recherche

2. Revue de littérature et cadre théorique

2.1 Théories narratives

Les théories narratives sont issues de plusieurs disciplines telles que la philosophie, l’anthropologie, la linguistique et la littérature. Malgré les visées aussi nombreuses qu’hétérogènes des modèles d’analyse – certains sont employés pour étudier le contenu des récits, d’autres le contenant ou les deux à la fois – l’objet de recherche général des théories narratives est unique : le récit (Genette, 1972, pp. 71-73, Barthes, 1966a, Propp, 1971). Comme l’indique Barthes, le récit peut se manifester sous une multitude de formes :

C’est d’abord une variété prodigieuse de genres […] : le récit peut être supporté par le langage articulé, oral ou écrit, par l’image, fixe ou mobile, par le geste et par le mélange ordonné de toutes ces substances ; il est présent dans le mythe, la légende, la fable, le conte, la nouvelle, l’épopée, l’histoire, la tragédie, le drame […], le cinéma, les comics, le fait divers, la conversation. (1966a, p. 1)

Ainsi, cette section fera état de certaines théories de la narratologie, de la sémantique et de l’anthropologie structurale ayant trait au récit et à sa typologie dans le but de les appliquer à l’objet de recherche.

Même si le terme « récit » ne connaît pas de définition consensuelle, il est essentiel de comprendre ce qu’il représente et ce qui le compose. Il est possible de dégager trois concepts communs parmi le large éventail de définitions proposées : l’opposition et la symbolique, toutes deux participant du contenu du récit, et la structure. Stern affirme que le récepteur d’un message est à la fois influencé par son contenu et sa structure (1989, p. 323). Il convient donc de leur accorder une importance égale dans l’analyse. Dans le même ordre d’idées, Todorov avance qu’il faut s’intéresser à deux grands niveaux d’analyse : l’Histoire et le Discours (1966, p. 127). Le premier représente la logique des actions et la syntaxe des personnages. Il s’agit des événements racontés, ou le contenu. Le second est « l’acte par lequel le narrateur communique avec l’auditeur » (Neil, 1976, pp. 44-45). Il fait plutôt référence à la façon dont les événements sont racontés, à la structure. En conséquence, cette section du cadre théorique se penchera sur le contenu et la structure des récits.

2.1.1 Contenu

                        2.1.1.1 L’opposition

Dans ses travaux sur la structure du mythe, Lévi-Strauss avance que l’opposition binaire est l’une des conditions nécessaires au récit (1974, p. 237). Il explique que « […] les écarts différentiels […] offrent entre eux des corrélations significatives qui permettent de soumettre leur ensemble à des opérations logiques, par simplifications successives, et d’aboutir finalement à la loi structurale du mythe considéré » (1974, p. 250). Les oppositions persistent tout au long du récit : une contradiction naît, est résolue puis meure. Elle fait ensuite place à une nouvelle contradiction.

En ce sens, le caractère dichotomique des oppositions est le moteur du récit. Alors qu’il pose le conte comme étant la forme réduite du mythe, il soutient « [qu’on] définira ainsi progressivement un “univers de conte” analysable en paires d’oppositions diversement combinées au sein de chaque personnage […] » (Lévi-Strauss, 1973, p. 162).

Par ailleurs, Greimas tente de conférer une valeur scientifique à la sémantique (et à la sémiotique, éventuellement) (1986, pp. 5-17 ; de Geest, 2003, p.1) en proposant un modèle actanciel issu de l’adaptation de plusieurs théories narratives. Sa structure sera abordée de manière plus exhaustive dans la méthodologie (section 3). Sommairement, le modèle actantiel de Greimas est employé pour décrire les relations entre les actants du récit en les disposant sur trois axes. La quête du sujet pour obtenir l’objet correspond à l’axe du désir. Le rôle du destinateur (mandater le sujet de sa quête) et celui du destinataire (bénéficier de l’objet) se placent sur l’axe de la communication. Le jeu de pouvoir entre l’adjuvant, qui aide le sujet, et l’opposant, qui tente de lui nuire, correspond à l’axe du pouvoir. L’identification des paires d’actants complémentaires qui composent ces éléments charnières permet de comprendre la dynamique qui conduit le récit.

Reprenant la structure du mythe de Lévi-Strauss, Greimas postule que la séquence narrative des récits classiques repose sur des oppositions paradigmatiques (1966, p. 207). Celles-ci créent des débalancements qui requièrent d’être équilibrés. Lorsqu’un élément déclencheur menace l’ordre établi, la situation de manque (dans laquelle le retrait temporaire de l’ordre établi correspond à l’axe du désir puisqu’il conduit à la recherche de l’objet chez le sujet) engendre une série d’actions du protagoniste pour retrouver la situation dite inaugurale. En outre, le champ d’action des personnages est lui-même marqué par l’opposition.

Enfin, les oppositions sont au cœur de cette analyse. Un travail important a été réalisé afin de les identifier au sein des récits racontés dans les vidéos de l’ÉI. En faisant appel aux travaux sur l’opposition binaire de Lévi-Strauss et l’apport de Greimas, il a été possible de relever les plus significatives et de les placer dans le schéma actantiel choisi.

                        2.1.1.2 La symbolique

En plus de la dichotomie, une autre caractéristique du contenu des récits est leur charge symbolique. Selon Fisher la narration est « a theory of symbolic actions—words and/or deeds—that have sequence and meaning for those who live, create, or interpret them » (1984, p. 2). Il est à noter qu’ici, le terme « narration » fait référence à la structure générale de l’histoire du récit et à son contenu (Greimas, 1966). Les symboles occupent donc une place centrale dans le contenu du récit. Ce segment traitera de la théorie de deux auteurs : les trois critères de Joseph Tuman et la théorie de la narration de Nicole D’Almeida.

D’une part, D’Almeida soutient que l’on peut comprendre les organisations économiques à travers leurs récits. Bien que l’objet de cette recherche soit l’ÉI, une organisation terroriste, il est possible de faire des parallèles intéressants avec cette théorie. À travers une perspective fonctionnaliste, D’Almeida conçoit  la narration comme « un instrument de gestion symbolique […] relié[e] à une volonté d’unifier [et] de mobiliser du personnel » (2004, p. 2). Dans cette optique, cette communication représente une propagande de « domination symbolique ». Ces récits, explique-t-elle, s’adressent à des publics dits impliqués et susceptibles d’aider l’organisation à légitimer et à maintenir ses activités. Dans un texte publié dans le Canadian Journal of Communication, D’Almeida affirme ceci :

Il s’agit ici de considérer les organisations […] comme des lieux de production de récits et de médias […]. Les entreprises sont engagées dans un travail de médiatisation visant à assurer leur présence et leur réputation dans un certain nombre de médias créés par elles ou existant en dehors d’elles. (2004, p. 1)

Elle distingue deux types de récits : les récits de l’engagement et le récit de la maisonnée. Le récit de l’engagement est exploité lorsque l’organisation se bute à des contraintes sociétales et économiques et qu’une réorientation des valeurs universelles est nécessaire. Ces discours mettent de l’avant le bien commun en évoquant à la fois la portée locale et globale d’une action. Il s’agit d’un acte de petite envergure qui a une portée potentielle bien plus grande que l’acte seul. On peut penser au recyclage domestique et à la protection de l’environnement, par exemple.

Le récit de la maisonnée, quant à lui, sert à affirmer l’unité, l’appartenance et l’homogénéité d’un groupe. Pour y parvenir, l’organisation emploie des pronoms rassembleurs dans ses messages, comme le « on » et le « nous », et mobilise deux thématiques : la reconnaissance d’un héros attractif – une « figure positive personnalisée » (2004, p . 4) – et le rejet d’un ennemi étranger qui doit être combattu – un adversaire souvent anonyme et auquel on fait référence par le biais de noms communs (pp. 3-5).

D’autre part, Tuman suggère que, pour comprendre la symbolique d’un objet, d’une action ou d’une parole (ci-après nommés « éléments communicationnels »), il faut tenir compte de trois critères : l’intention du communicateur/orateur, le contexte de la communication et la relativité du message symbolique (2010, pp. 68-70). L’idée derrière ces critères n’est pas de déterminer si un élément communicationnel est symbolique ou non, mais bien d’en évaluer la charge symbolique. Cette théorie sera particulièrement utile pour faire la lumière sur les résultats de l’analyse structurale des vidéos de l’ÉI.

Le premier critère renvoie à l’intention du communicateur/orateur (ci-après nommé émetteur) de communiquer. Il faut cerner les indices permettant de déceler l’effort de l’émetteur pour transmettre un symbole au récepteur afin que celui-ci l’interprète d’une manière spécifique. Dans les organisations terroristes, ces indices se traduisent notamment par la revendication d’un acte (Tuman 2010, p.68) et l’appel à la violence. À l’inverse, l’absence d’intention est aussi matière à analyse car elle ne signifie pas forcément une absence de symbole. Si certains théoriciens classiques avancent que seules les communications volontaires et intentionnelles sont significatives – pensons au modèle linéaire de Shannon et Weaver (Shannon, 1948, p.2) -, d’autres croient plutôt que tout comportement est un message. Comme en témoigne l’un des piliers de l’école de Palo Alto, l’axiome de l’impossibilité, « on ne peut pas ne pas communiquer » (Watzlawick, Beavin, & Jackson, 1979).

Le second évalue le contexte dans lequel le symbole est produit. Il peut s’agir de son environnement, du moment lors duquel il s’est manifesté, de sa charge symbolique connue (comme l’association du nazisme et de la croix gammée, du drapeau blanc et de la paix, etc.), des publics cibles et de leur bagage culturel (Tuman, 2010, pp. 68). Par exemple, hisser le drapeau de l’ÉI dans une région occupée par le groupe et le hisser à Times Square n’a pas la même valeur symbolique.

Le dernier critère – celui de la relativité du message symbolique – implique d’étudier l’interprétation potentielle des symboles contenus dans un message présenté à ses différents publics cibles. À cet égard, Tuman indique la chose suivante : « Of relevance here for terrorism is whether those in one of the audiences for the terror […] will perceive and interpret the symbolic meaning in the same way » (2010, p. 69). En effet, l’auteur d’un attentat-suicide inspire généralement la peur auprès de la communauté visée par l’attaque alors que ses alliés le considèrent comme un véritable héros.

En somme, les trois critères de la symbolique de Tuman servent à évaluer la charge symbolique d’un élément communicationnel alors que la théorie de la narration de D’Almeida permet d’étudier les organisations à travers ses récits. Ces notions donnent lieu à la compréhension et à l’identification des symboles et des thèmes abordés dans les vidéos de l’ÉI. Par conséquent, l’arrimage de ces deux notions constitue une part importante des assises de cette recherche.

            2.1.3 Structure

Si les chercheurs ne s’entendent par sur la structure universelle du récit à cause de la multiplicité des formes qu’il peut prendre, ils reconnaissent tout de même que tous les récits s’organisent autour d’une certaine structure. Propp a été l’un des premiers théoriciens à présenter un modèle structural du conte. Considéré par plusieurs comme le père du structuralisme et de l’analyse structurale du conte (Ricœur, 1980, p.166), son objectif était d’établir la typologie de la structure narrative du folklore et des contes russes. À la lumière de son analyse, il infère l’existence de 31 fonctions narratives, lesquelles sont regroupées en trois séquences (Propp, 1970) (voir annexe 1). Il n’est pas attendu qu’un récit soit constitué des 31 fonctions, mais il n’en existe pas davantage, selon cette théorie. En plus des fonctions et des séquences, il dresse la liste des dramatis personae, ou personnages (voir annexe 2), présents dans le récit. Il précise que les dramatis personae remplissent des fonctions narratives spécifiques (1970, pp. 97-99).

Ce modèle constitue un point de départ intéressant pour la présente recherche. Par contre, en raison de la spécificité de la théorie de Propp appliquée aux contes russes, elle nécessite une adaptation. Le modèle doit être bonifié pour se prêter à l’analyse structurale de l’objet spécifique de cette thèse. À titre d’exemple, la fonction 14[1] et la dramatis personae « Donateur » [2], ne sont pas présentes telles quelles dans les vidéos de l’ÉI puisque le sujet de cette thèse relève de faits réels. On peut toutefois envisager qu’un individu chargé de donner des instructions sur la fabrication artisanale de bombes puisse jouer le rôle du Donateur. De la même façon, le processus de fabrication d’une bombe par un djihadiste ayant visionné la vidéo pourrait représenter la fonction 14.

Plusieurs auteurs ont repris les travaux de Propp, dont Greimas. Celui-ci ne partage pas sa conception des personnages. Il les définit plutôt comme des fonctions vides (qui sont fixes chez Propp) qui peuvent être remplies de différentes façons et par plusieurs actants pour ensuite devenir des « acteurs tangibles » (de Geest, 2003, p. 3). Ces rôles peuvent être tenus tant par des individus, que des groupes, des animaux ou encore des entités abstraites. Parallèlement, il revoit les 31 fonctions de Propp pour les réduire au nombre de trois : l’acceptation, la rupture et l’accomplissement du contrat.

Pour des fins d’analyse, une hybridation des postulats de Propp et de Greimas est préconisée. Le concept de dramatis personae ne permet pas de bien cerner tous les personnages présents dans les vidéos de l’ÉI. Ainsi, la foi musulmane peut difficilement tenir le rôle d’auxiliaire à cause de la définition rigide de Propp alors que c’est de cette façon qu’elle nous est présentée dans plusieurs vidéos (Wilayat Halab, 14 mai 2016, Wilayah Ninawa, 20 juillet 2016, Wilayat al-Furat, 27 juillet 2016). Il en est de même avec d’autres personnages qu’il est impossible de catégoriser d’après ce modèle. De plus, la réduction des fonctions proposée par Greimas restreint considérablement les possibilités d’analyse. En somme, les 31 fonctions de Propp et la conception des personnages de Greimas offrent à la fois une structure d’analyse et une latitude dont l’étude peut bénéficier.

[1] Voir annexe 1

[2] Voir annexe 2

2.2 Propagande

L’usage de l’information comme arme de guerre a atteint une prépondérance sans précédent (armée américaine, 2013). Les sources d’information se multiplient et la vitesse à laquelle les messages sont transmis a augmenté de façon exponentielle. La propagande, particulièrement celle de l’ÉI, est donc plus rapidement propagée (Bole & Kallmyer, 2016, p. 30). Aussi, son administration centralisée-décentralisée est un élément caractéristique de sa stratégie. Des centres décisionnels médiatiques tels que le Centre médiatique Al-Hayat et la Fondation Al-Furqan produisent et diffusent du contenu audioscriptovisuel de qualité à grande échelle. Subséquemment, de plus petits centres médiatiques régionaux s’en inspirent puis créent et partagent leur propre contenu. Dans le cas des vidéos produites par des centres médiatiques régionaux, le nom du « producteur » est généralement celui de la wilaya dans laquelle elle a été conçue. Bole et Kallmyer expliquent que l’administration de la propagande de l’ÉI s’effectue de telle sorte que « First, centralized starter nodes of dedicated, “professional” IS propagandists create model content and inspire IS’ propaganda. Second, decentralized and loosely connected digital networks provide a mechanism to distribute this content to larger audiences » (2016, p. 33). Cette réalité pose un nouveau défi pour les stratèges qui luttent contre le terrorisme.

Afin de guider la recherche, il importe donc de définir la propagande en tenant compte du sujet de la thèse. Puisque l’étude de la propagande est une discipline vieille de plus d’un siècle, d’innombrables définitions de ce terme existent et varient en orientation et en précision selon le champ d’expertise des auteurs et la période à laquelle elles ont été pensées (Briant, 2015, p. 9). Certaines sont plus larges et inclusives, alors que d’autres sont spécifiques. D’après le corpus à la fois classique et contemporain des travaux qui ont été colligés, la propagande peut être classée de multiples façons. Pour le bien de la recherche, j’ai choisi de définir la propagande de l’ÉI en fonction de la qualité de l’information que le groupe véhicule et du rôle de ses énonciations. La définition retenue devra correspondre aux particularités de l’organisation, spécifiquement de celle mise en scène dans ses vidéos.

2.2.1 Qualité de l’information

Pour commencer, l’armée américaine indique que la propagande se divise en deux branches : la désinformation et la mésinformation. La première est définie comme une « information disseminated primarily by intelligence organizations or other covert agencies designed to distort information and deceive or influence » (2003, chapitre 11, paragraphe 3) alors que la seconde est « unintentionally incorrect information emanating from virtually anyone for reasons unknown, or to solicit a response or interest that is not political or military in origin » (2003, chapitre 11, paragraphe 5). Doob partage cette idée car il affirme que la propagande repose sur des propos non scientifiques et sur des valeurs sociétales douteuses (1949, p. 240). Cette position implique que l’information dite « de propagande » est systématiquement fausse ou partiellement vraie. Or, celle-ci ne correspond pas à la propagande de l’ÉI. En effet, les vidéos de décapitation d’otages, par exemple, montrent un fait qui est bien réel. De fait, ces définitions ne conviennent pas à la présente recherche.

Ensuite, la conception de la propagande d’Ellul est plus convenable pour cette thèse. Ce dernier souligne que, pour réaliser une étude complète et réussie d’un objet de recherche comme la propagande, il faut éviter de se limiter à l’analyse de l’information fausse ou inexacte (1990, p. 6). Toutefois, il ajoute qu’il est impératif de la définir de manière précise. Par conséquent, les définitions trop élémentaires comme celle de Driancourt selon laquelle « Tout est propagande » doivent être écartées.

Puis, les définitions de Daniel Lerner et d’Harold Lasswell se rapprochent davantage de la réalité de l’ÉI. De surcroît, elles cadrent mieux avec la recherche puisqu’elles évoquent l’usage des symboles. Selon Lasswell, la propagande est une « […] technique of influencing human action by the manipulation of representations. These representations may take spoken, written, pictorial or musical form » (1934, p. 13). Lerner, quant à lui, affirme qu’elle représente « […] le moyen d’altérer les rapports de puissance dans un groupe en modifiant les attitudes par une manipulation de symboles » (1951, p. 342). Comme il a été expliqué dans la section précédente, l’ÉI véhicule de nombreux symboles dans ses messages de propagande.

La définition de la propagande choisie pour cadrer ma recherche doit donc tenir compte de la qualité de l’information. Il faut également qu’elle soit inclusive ; tant les faits véridiques que la désinformation et la mésinformation sont matière à analyse. De plus, elle doit souligner l’importance de la manipulation des symboles dans la communication de propagande.

2.2.2 Rôle des énonciations

Selon Austin, deux classes d’énonciations composent le langage : l’énonciation constative et l’énonciation performative. La première renvoie à une simple affirmation, voire à une description, qu’elle soit vraie ou fausse. La seconde regroupe les énoncés qui « [font] faire quelque chose par la parole elle-même » (Lane, p.19, tiré d’Austin, 1970).

De nombreux auteurs font valoir la présence d’énonciations performatives dans la communication de propagande. Comme le souligne Ellul « Si l’on fait de la propagande, c’est d’abord par volonté d’action […] » (1990, p. 5). Cooren, Taylor et Van Every (2006) et Cooren (2010) abondent dans le même sens. Ce concept peut être observé dans les vidéos de l’ÉI notamment lorsque le groupe incite le récepteur du message à prendre les armes ou encore à dénoncer l’ennemi qu’il a désigné au préalable.

En conséquence, la meilleure définition de la propagande pour cette thèse doit mettre de l’avant le concept de la performativité tout en étant inclusive du point de vue de la qualité de l’information.

2.2.1 La propagande propre à l’ÉI

Somme toute, la définition qui convient le mieux pour cadrer cette recherche est celle de Briant. Elle est la plus complète et se situe à la croisée des deux particularités de la communication de propagande de l’ÉI présente dans ses vidéos. D’après l’auteure, la propagande est définie ainsi :

The deliberate manipulation of representations (including text, pictures, video, speech, etc.) with the intention of producing any effect in the audience (e.g. action or inaction; reinforcement of transformation of feelings, ideas, attitudes of behaviours) that is desired by the propagandist.  (2015, p. 9)

Cette définition est inclusive quant à la qualité de l’information, c’est-à-dire qu’elle englobe les faits véridiques au même titre que la désinformation et la mésinformation, en plus d’accorder une place centrale à la manipulation des symboles. C’est donc celle-ci qui sera retenue pour cadrer le reste de la recherche.

2.3 Les théories narratives appliquées à la propagande de l’ÉI

De nombreuses études ont été effectuées sur l’aspect narratif de la propagande. L’une des plus classiques est sans doute l’œuvre de Tchakhotine. Ce dernier consacre une partie importante de ses travaux au symbolisme de la propagande politique hitlérienne. Il conçoit les symboles politiques, tant concrets qu’abstraits, comme « des formes simples représentant des idées voire même des systèmes ou des doctrines fort compliquées et abstraites » (1952, p. 262). Il insiste sur le fait qu’ils sont courts, compréhensibles, clairs et qu’ils transmettent aisément une « idée agissante ». Le schéma ci-dessous, tiré de son ouvrage Le viol des foules par la propagande (1952), montre la relation entre le signifiant, le symbole politique, et le signifié, soit sa signification ou son contenu.

Figure 1 - Schéma montrant la relation entre le symbole politique (signifiant) et sa signification (signifié) (Tchakhotine, 1952, p. 262).

Figure 1 – Schéma montrant la relation entre le symbole politique (signifiant) et sa signification (signifié) (Tchakhotine, 1952, p. 262).

Ainsi, la Croix du christianisme renvoie au sacrifice du Christ sur la croix de la même manière que la faucille et le marteau propres au régime communiste représentent la valeur du travail des paysans et des ouvriers et que les tours jumelles du World Trade Center font penser aux attentats du 11 septembre 2011. Ces symboles sont simples et évocateurs. Ces signifiés ont une charge symbolique qui leur est propre.

Pour Tchakhotine, un symbole a un énorme potentiel agissant : « les symboles peuvent devenir des instruments extrêmement actifs pour agglomérer ou pour mettre au pas les multitudes » (p.263). De types graphiques, gestuels ou sonores, ils sont employés pour intimider et inspirer la crainte.

Compte tenu du fait que « […] the overarching purpose of IS’s [information operations] campaign is to shape the perceptions and polarise the support of audiences via messages that interweave appeals to pragmatic and perceptual factors » (Ingram, 2015, p. 729), il est possible de produire des parallèles entre le symbolisme politique de Tchakhotine et les symboles contenus dans les messages vidéos de l’ÉI. Par exemple, la cible placée sur la tête de certains politiciens dans la vidéo « Ma vengeance » (Al-Hayat Media Center, 2016) rappelle un viseur optique[1]. On peut en déduire que ce symbole graphique est une menace pour ceux à qui l’ÉI en veut et que l’organisation juge que ces individus méritent la mort. De plus, le symbole sonore qu’est l’expression « Laws created by Allah » employée pour décrire la charia dans la vidéo « And Allah Will Be Sufficient For You Against Them » (Wilaya al-Furat, 2016) évoque la pureté et le caractère sacré de ces règles.

[1] Un viseur optique est un dispositif placé sur une arme afin de mieux viser la cible.

Ce contraste entre la peur et l’adoration rappelle la théorie de la catégorisation de Bole & Kallmyer. Ces auteurs avancent que les messages de l’ÉI s’agglomèrent autour de deux objectifs : l’intimidation et la radicalisation (2016, p. 41). Ceux empreints de terreur s’adresseraient à leurs ennemis alors que ceux qui suscitent l’admiration seraient destinés aux alliés potentiels, comme d’autres groupes armés. L’un ou l’autre serait exploité tantôt pour tirer profit de bénéfices potentiels, tantôt pour se sortir d’une situation précaire dans laquelle l’organisation se trouve au moment de la production du message.

Par ailleurs, Farwell croit plutôt que l’ÉI diffuse trois types de messages. Tout comme Bole & Kallmyer, il avance que les images victorieuses servent au recrutement de nouveaux membres alors que les images de terreur visent à intimider leurs adversaires (2014, p. 50). En revanche, relève une troisième catégorie : celle de la sympathie. Dans plusieurs vidéos, on peut voir les soldats de l’ÉI nourrir et protéger les communautés dans lesquelles ils sont installés. D’après Farwell, celles-ci « aim to communicate the message that, while strictly Islamic, ISIS stands for promoting the welfare of people, not murdering them » (2014, p. 50).

2.4 Opérationalisation

3. Méthodologie

3.1 L’analyse de contenu

3.2 Les forces et les limites de la méthodologie

3.3 Les données (sources, valeur et disponibilité)

3.4 Le processus de cueillette

3.5 L’analyse de données

4. présentation des résultats de recherche

4.1 Les vidéos, une question de qualité et de quantité

4.2 Susciter l’admiration

4.3 Susciter la peur

4.4 Présentation de la stratégie vidéo destinée à l’Occident depuis le 1er octobre 2014

5. Discussion

6. Conclusion


Annexe 1

Les 31 fonctions narratives de Vladimir Propp (tiré intégralement de Propp, 1970, chapitre 3)

Séquence préparatoire

  1. Éloignement : un des membres de la famille s’éloigne de la maison.
  2. Interdiction : le héros se fait signifier une interdiction.
  3. Transgression : l’interdiction est transgressée.
  4. Interrogation : l’agresseur essaye d’obtenir des renseignements.
  5. Information : l’agresseur reçoit des informations.
  6. Tromperie : l’agresseur tente de tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens.
  7. Complicité : la victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle.

Première séquence

  1. Méfait : l’agresseur nuit à l’un des membres de la famille ou lui porte préjudice.

8a. Manque : l’agresseur manque quelque chose à ‘un des membres de la famille ; l’un des membres de la famille a envie de posséder quelque chose.

  1. Médiation : la nouvelle du méfait ou du manque est divulguée on s’adresse au héros par une demande ou un ordre, on l’envoie ou on le laisse partir.
  2. Début de l’action contraire : le héros-quêteur accepte ou décide d’agir.
  3. Départ : le héros quitte sa maison.
  4. Première fonction du donateur : le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc., qui le préparent à la réception d’un objet ou d’un auxiliaire magique.
  5. Réaction du héros : le héros réagit aux actions du futur donateur.
  6. Réception de l’objet magique : l’objet magique est mis à la disposition du héros.
  7. Déplacement dans l’espace entre deux royaume : le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l’objet de sa quête.
  8. Combat : le héros et son agresseur s’affrontent dans un combat.
  9. Marque : le héros reçoit une marque.
  10. Victoire : l’agresseur est vaincu.

Deuxième séquence

  1. Réparation : le méfait initial est réparé ou le manque comblé.
  2. Retour : le héros devient.
  3. Poursuite : le héros est poursuivi.
  4. Secours : le héros est secouru.
  5. Arrivée incognito : le héros arrive incognito chez lui ou dans une autre contrés.
  6. Prétention mensongère : un faux héros fait valoir des prétentions mensongères.
  7. Tâche difficile : on propose au héros une tâche difficile.
  8. Tâche accomplie : la tâche est accomplie.
  9. Reconnaissance : le héros est reconnu.
  10. Découverte : le faux héros ou l’agresseur […] est démasqué.
  11. Transfiguration : le héros reçoit une nouvelle apparence.
  12. Punition : le faux héros ou l’agresseur est puni.
  13. Mariage : le héros se marie et monte sur le trône.

Annexe 2

Les sept dramatis personae et leur sphère d’actions (tiré intégralement de Propp, 1970, chapitre 6)

  1. L’agresseur : commet le méfait, engage le combat et poursuit le héros.
  2. Le donateur : prépare la transmission de l’objet magique et le remet au héros.
  3. L’auxiliaire universel, partiel ou spécifique : vient en aide au héros (déplacement, réparation du méfait, secours pendant la poursuite, accomplissement de la tâche difficile, transfiguration du héros).
  4. La princesse/le père : demande au héros d’accomplir la tâche difficile, impose la marque.
  5. Le mandateur : confie la quête au héros.
  6. Le héros : part en vue de la quête, réagit aux exigences du donateur et se marie.
  7. Le faux héros : part en vue de la quête, réaction négative aux exigences du donateur et use d’imposture afin de se fait passer pour le héros.